« Y’en a marre », les indignés du rap

Portraits des meneurs

Les récents évènements de l’actualité politico-sociale sénégalaise ont mis en lumière le collectif « Y’en a marre », composé de membres de la société civile, de journalistes mais surtout de rappeurs, qui en sont les instigateurs. Lancé depuis janvier 2011, ce mouvement bouscule la donne dans le paysage politique du Sénégal avec de nouveaux messages. Mais ces apprentis politiques sont avant tout des maîtres dans leur domaine : la musique. Parmi eux, le groupe Keur Gui, Fou Malade et Simon.


C’était le 19 mars dernier. On commémorait au Sénégal les dix ans de l’arrivée au pouvoir du président Abdoulaye Wade et de la première alternance politique depuis l’indépendance. Mais ce ne fut pas un anniversaire comme les autres. Il fut marqué par un immense rassemblement dénonçant « l’alternance confisquée ». Ce grand « happening » anti-Wade a été l’occasion pour le collectif « Y’en a marre » de faire une entrée en scène fracassante dans le paysage politique sénégalais. Objectif : aller au-delà de la contestation en mettant en place le concept d’un « Nouveau type de Sénégalais », plus engagé au quotidien et avec de nouvelles habitudes. Parmi ses membres, des rappeurs, véritable caution populaire de cette nouvelle forme de contestation. Portrait de trois figures de cette scène rap révoltée.

Keur Gui, le rap engagé

© DR

Les membres de Keur Gui, le groupe de rap originaire de Kaolack (190 km au sud-est de Dakar), sont des acteurs clés du mouvement « Y’en a marre ». Omar Cyril Touré, alias Thiat, et ses acolytes ont démarré leur carrière avec l’album Première mi-temps en 1999, en partie censuré (4 titres sur 6) : le président sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, et le maire de leur ville n’étaient pas épargnés par leurs critiques. Un deuxième disque sort en 2002, malicieusement appelé Ken Bugul (« Personne n’en veut », en wolof) en référence à l’échec du premier album. Avec un style original fait de hardcore, il se démarque du rap soft et soul. Les rappeurs s’y attaquent aux politiques, à la religion, à la société et même à leur propre milieu : le rap cantonné à Dakar, moqué dans Crew autopsie. Ken Bugul les ancre définitivement parmi les têtes d’affiche du rap sénégalais. Suivront Liy ram (« Si on ne prend garde ») en 2004 et Nos connes doléances en 2008, disque d’une incroyable richesse d’écriture pour lequel le groupe sera nominé aux African Hip Hop Awards.

Thiat, qui cite le groupe américain Public Enemy parmi ses références musicales, dérange les autorités. Il est coutumier des gardes à vue et intimidations. Dernière péripétie en date, son passage à la Division des investigations criminelles (DIC) les 25 et 26 juillet 2011, suite à une manifestation au cours de laquelle il aurait tenu des propos diffamatoires envers le chef de l’Etat. « En ce moment, nous préférons geler notre carrière musicale pour donner la priorité à l’engagement citoyen jusqu’à la fin des élections de 2012. Mais ça ne veut pas dire que nous ne travaillons pas. D’ailleurs, juste après les élections, nous avons prévu de sortir notre prochain album Encyclopédie », nous a-t-il annoncé.

Simon et sa bataille anti-précarité

Simon © DR Simon

Simon est arrivé au rap grâce aux podiums : des scènes de concert installées dans les quartiers de Dakar où de jeunes rappeurs encore inconnus viennent assurer le spectacle. Mais sa carrière a véritablement été lancée avec l’album Digué boor la (« La promesse est une dette ») en 2006. Pourfendeur et méfiant des abus des religieux de tout bord, le jeune homme sort en 2007 son premier album solo Eternel rebelle. Il contient le tube Le Mbalax est mort, titre à classer dans le genre musique fiction avec lequel Simon imagine avec génie une scène musicale où les grands noms du Mbalax (Youssou N’Dour, Omar Pène…) auraient perdu leur popularité et seraient tombés dans la déchéance musicale puis dans la précarité sociale.

Volubile, Simon écrit beaucoup. Pour lui, 2011 devait être marquée par la sortie d’un coffret de trois albums, chacun avec un esprit musical différent. Le projet attendra la fin des élections en raison de ses activités liées au collectif « Y’en a marre ». « Il va y avoir d’autres retards dus à notre engagement », prévient-il. « J’avais une tournée prévue de longue date après le ramadan. Aujourd’hui, notre engagement politique a pris plus d’ampleur, certains sponsors nous lâchent pour être bien vus par le pouvoir. Le ministère de la Culture bloque le matériel qu’il nous allouait régulièrement. En fait, ils veulent qu’on ne puisse pas se produire à l’intérieur du pays. »

Fou Malade, rappeur décalé

Le clip Guente Bi de Fou Malade

Fou malade, un nom d’artiste prémonitoire ? C’est sans connaître Malal Talla, son vrai patronyme. Sa vision du rap est claire : « Si pour certains, les textes doivent être crus et directs, pour moi l’accent doit être mis sur le côté humoristique et poétique tout en gardant la satire du quotidien. » Du rap, Fou Malade a commencé à en faire en 1994 pour ne sortir un premier album, Degueuntane (« Véridique »), que neuf ans après (2003). C’est un rappeur atypique avec sa voix monocorde et juvénile. Plutôt doué pour les études, après une année de licence en anglais à l’université de Dakar, il prend le pari de démocratiser le rap dans la société sénégalaise pour que le message puisse toucher le maximum de personnes.

Ainsi avec le tube Taximan, en duo avec Viviane N’Dour, une des femmes qui vend le plus de disques au Sénégal, Fou Malade se révèle au grand public en 2004. Suivra Radio Kankan en 2005, avec le titre Guente Bi (« Rêve et cauchemar à la fois ») dont le clip en animation 3D fut une première au Sénégal. Dernier disque en date : On va tout dire, produit en 2008 par le label français Lalu Music.

Comme les autres membres du collectif « Y’en a marre », son engagement politique perturbe ses activités musicales. « Le jour de l’arrestation de Thiat, j’étais en studio pour mon prochain album. J’ai dû rappliquer pour participer à la mobilisation. De ce point de vue, il y a des contrecoups inattendus de notre engagement », avoue t-il. Avant de le reconnaître : « Le mouvement »Y’en a marre« nous donne du respect et du crédit au sein de la population en nous maintenant sur le devant de la scène ».

Par Moussa Diop

Source : RFI

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