« Y’EN A MARRE » ou les jeunes de plain pied dans l’espace public !

« On peut aisément pardonner à l’enfant qui a peur de l’obscurité ; la vraie tragédie, c’est lorsque les hommes ont peur de la lumière. » Platon


Si l’on se réfère à l’histoire post-indépendante du Sénégal, à l’instar de celle de la plupart des pays d’Afrique, il y a une certaine permanence de l’absence des jeunes dans les débats politiques hormis une petite classe instruite, qui a souvent affûté ses armes dans l’ancienne métropole avant de venir investir l’espace public local avec un relatif succès.

En effet, pendant longtemps les jeunes ont occupé une place marginale dans les échanges sociaux d’une façon générale, et en particulier dans le commerce politique du fait d’un statut de cadets sociaux qui ne leur conférait qu’une infime posture d’animateurs ou de bras armées lors des joutes électorales et autres rendez-vous politiques importants. On peut dire que jusque-là le compromis social établi depuis les indépendances entre, d’une part, les acteurs politiques et, d’autre part, les autorités religieuses et autres détenteurs de légitimités traditionnelles s’est fait sur le dos de la jeunesse. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire à l’historien Mamadou Diouf, dans les années 90, que l’espace public au Sénégal est « un territoire d’adulte » où la parole du jeune, tant qu’acte politique, est exclue.

C’est vrai que depuis la fin des années 80, il y a un processus continuel d’appropriation de l’espace public par des jeunes animés par une réelle volonté de constituer une force politique majeure même si parfois les contours de celle-ci ne sont pas clairement circonscrits. C’est dans ce registre qu’il faut mettre le bouillonnement créatif qui a accompagné pendant des années le mouvement nawétane, les logiques d’appropriation de du cadre urbain à travers le Set-setal, les peintures murales, le mouvement musical rap et les différentes techniques du corps qui l’ont intimement accompagné, sans parler des troupes de danse et des comités de défense des quartiers devant l’insécurité grandissante. L’acquis, reconnu par tous les spécialistes, dans ces différentes sociabilités urbaines, c’est une volonté franche de recomposer les rapports sociaux, mais surtout de reconsidérer le rapport au pouvoir et à l’ensemble de la société. Cela s’est confirmé dans la naissance et l’explosion du phénomène buul faalé qui, loin d’être une affaire de mode, a plutôt constitué un élément déclencheur de l’initiative jeune, et authentiquement local parce que sorti des bas fonds des quartiers populaires, aux antipodes des façons d’être et de faire des jeunesses partisanes et vassalisées par les différentes chapelles politiques.

Ce processus complexe qui s’est déroulé dans divers lieux et caractérisé par l’imbrication de différents référents, le traditionnel et le moderne, le local et le global, l’urbain et le rural, le nouveau et l’ancien, le religieux et le laïc, a abouti aujourd’hui, la naissance, dans un contexte mondial favorable, à l’éclosion et la consolidation de figures de réussite porteuses d’espoir dans les domaines économique comme les ambulants, sportif comme les stars de la lutte, culturel comme les rappeurs et autres créateurs de contenus artistiques, et religieux comme la montée des dahiras jeunes.

Ainsi, le mouvement Y’EN A MARRE, n’est qu’une réponse, parmi peut-être tant d’autres qui verront le jour, aux interrogations que les jeunes n’ont cessé, depuis la décennie 80, de poser à la société sénégalaise. Si la ruée suicidaire, à travers le phénomène Barça ou Barzakh, a, un temps, constitué une sorte de fuite en avant dans la prise d’initiative, devant l’absence de perspective, aujourd’hui, l’engouement que le mouvement Y’EN A MARRE a suscité est la preuve que les jeunes n’ont jamais cessé de travailler à un remodelage des modes de subjectivation politique à travers une « redistribution des repères de moralité » telle que Richard Banégas l’avait établie en 2001 aux premiers soubresauts de l’alternance au Sénégal.

La force de ce mouvement est à chercher dans l’horizontalité des rapports qui nie dans une même dynamique les logiques communautaires qui ont jusque-là eu cours dans les regroupements de jeunes et l’existence d’allégeances basées sur la hiérarchie sociale. Dans ce mouvement, il n’y pas d’aîné, même pas de grand frère encore moins de leader à la bigman. Il est affaire de posture citoyenne au-delà de toute considération hiérarchique qui conférait une quelconque posture de leader imméritée liée au sang ou à l’avoir. Dans ce mouvement la responsabilité de l’individu est fonction de son degré d’engagement. Le leadership est horizontal et se construit autour de logiques de solidarité et de déconstruction des modes traditionnels d’accaparement patrimonialiste. Cette posture le rend moins vulnérable à la récupération et à l’instrumentalisation de la part des forces classiques que sont les partis, les organisations de la société civile, les mouvements religieux, les institutions étatiques, qui ont toujours occupé l’espace public. C’est surtout, cette tour de Babel que ces jeunes initiateurs ont construit contre l’argent et ses tentations, qui fait l’originalité, le charme, la force, mais également la puissance destructrice et déstabilisatrice de ce mouvement.

En effet, dans un régime où les autorités, qu’elles soient politiques, religieuses ou culturelles, construisent leur pouvoir autour du patrimoine quel qu’il soit (financier, foncier, culturel ou spirituel), la mise en place d’une dynamique qui exclut, de facto, l’avoir ne peut être que subversif et porteur de germe destructeur. Y’EN A MARRE détruit parce qu’il est aux antipodes des logiques patrimonialistes qui ont toujours façonné l’espace sociopolitique sénégalais. Y’EN A MARRE déstabilise parce qu’il est échappe aux sirènes qui ont toujours chanté derrière les lambris du pouvoir. Y’EN A MARRE charme et attire parce qu’il met en avant, réhabilite et réveille ce qu’il y a de meilleur chez chacun d’entre nous : le don de soi. Y’EN MARRE mobilise, parce qu’effectivement y’en a vraiment marre chez tout le monde, et jusque dans le cœur du régime devant cette volonté de tout accaparer ou détruire, même notre dignité, qui fait de tous les jeunes sénégalais des sous-hommes devant l’enfant du roi, pardon ! l’hyper fils du président, seule intelligence capable après le pater de garder intacte la baraque Sénégal.

Avec Y’EN A MARRE, l’espace public est désormais, avant tout, un « espace jeune » où nul n’entre s’il n’est pas clean ; ne parle-t-on pas de NTS (nouveau type de sénégalais) ? Les jeunes ne sont plus réduits au simple rôle de faire-valoir, ils se sont affranchis de toute forme de parrainage pour occuper, à travers une posture citoyenne pleinement assumée, ce lieu stratégique et constitutif du jeu démocratique moderne.

Malick DIAGNE Docteur en philosophie politique Enseignant-chercheur UCAD

Source : Sud

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