Xuman : « Le rap est une troisième voie pour lire l’actu »

Ex-membre du Pee Froiss, Xuman a fait le buzz au Sénégal avec son JT Rap, grille de lecture savoureuse et mordante de l’actualité. L’occasion de revenir sur le parcours d’un rappeur engagé


Grand, longiligne, le visage cerné de dreadlocks, charismatique mais empreint d’humilité, Makhtar Fall alias Xuman occupe le terrain du hip-hop sénégalais depuis le début des années quatre-vingt-dix. Un statut de grand frère, de sage, qui lui confère une légitimité auprès de la jeunesse. Avec un autre précurseur du mouvement : Keyti, ancien du crew Rap’Adio, il vient de réaliser un tour de force avec un journal télévisé rappé ; drôle et décalé, qui cartonne sur la chaîne sénégalaise 2STV et sur Youtube. Les derniers numéros sont enrichis par des guests surprises comme les rappeurs Didier Awadi et Djilly Baghdad ou la chanteuse Imany. Les éditions en français et en wolof passent sur le grill les sujets d’actualité : la mort tragique de talibés, les enfants des rues au Sénégal, un arrêté du maire de Dakar contre les marchands ambulants, l’arrestation du fils de l’ancien président Karim Wade… Le projet, coproduit sur fonds propres, par le label de Xuman, Natty Dread, et le Level Studio de Dakar, s’est imposé naturellement : « On appelle les rappeurs les griots modernes, les journalistes de la rue. On nous compare à des chroniqueurs de la société, du quotidien. Ce sont des surnoms proches du monde journalistique. Cela semblait normal qu’on concilie ces deux exercices. » D’autant que les deux compères font partie des déçus de l’offre traditionnelle médiatique. « Le traitement de l’actualité est souvent biaisé par des intérêts économiques, assène Xuman. On a l’impression que ceux qui parlent ne le font pas pour nous. On milite pour une troisième manière de voir les choses entre les médias et l’État. Si je travaille pour le groupe de presse de Youssou N’Dour s’il fait une connerie on ne pourra pas en parler dans le journal, par solidarité avec le boss. Si on travaillait pour la télévision nationale, la RTS, on ne pourrait pas dire certaines choses sur le gouvernement. On s’exprime de manière libre et indépendante. » Xuman ne nie pas que cette liberté s’accompagne de devoirs envers les premiers supporters du JT rap : les jeunes. « Certains n’écoutent pas les nouvelles, ne lisent pas. Mais ils consomment du rap. Ils ont une vision du monde à travers nos chansons de rap. Ça nous donne une grande responsabilité. »

Hip-hop citoyen

Conscientiser n’est pas un challenge nouveau pour Xuman. Lors des élections de 2000, les rappeurs du pays ont poussé les jeunes vers les urnes : « On leur a dit de ne pas être des moutons de Panurge, de ne pas suivre les politiciens juste parce qu’ils sont venus dans le quartier et que papa ou maman votent pour eux. Ça a permis à plein de jeunes de se former une réflexion. Quand un rappeur s’affiche avec un politicien il se grille tout seul. Il se met en porte à faux. » Militant, intègre, Xuman a, comme beaucoup, commencé par adopter l’attitude hip-hop avant d’en comprendre le potentiel sociétal. « En Côte d’Ivoire où j’ai grandi, j’ai vu le film Beat street. C’était la première fois que je voyais des gens habillés bizarrement, qui parlaient sur de la musique au lieu de chanter. Ils dansaient sur la tête, tournaient. Ça m’a intrigué. Par la suite j’ai découvert Afrika Bambataa, Public Enemy, NWA… Je ne comprenais pas leurs paroles en anglais, mais leur attitude m’intéressait. En arrivant au Sénégal, au début des années quatre-vingt-dix, je me suis lié à Didier Awadi et Duggy Tee du Positive Black Soul, qui ont complété mes recherches. Puis j’ai décortiqué les textes d’IAM, pour comprendre comment ils faisaient leurs phrases. J’ai commencé à écrire en français, puis en wolof. »

Le lutteur de Fass

Passé l’ego trip et le mimétisme des MC américains, Xuman réalise qu’il doit travailler ses lyrics sur le fond. Il regarde autour de lui, dans le quartier populaire de Fass, où il vit. « C’est un quartier divers, vivant, avec des artistes qui s’ignorent mais aussi des problèmes. J’entendais des histoires : des querelles, des bagarres, des cas de viol, de vol. Beaucoup de jeunes, désœuvrés, à la maison, de filles mères. Des gens dont le diplôme n’est pas accepté car ils n’ont pas le bras long… Fass est connu dans l’Histoire de Dakar comme le quartier des champions de lutte sénégalaise. Quand on a commencé avec mon groupe Pee Froiss (1) on était donc obligés de se considérer comme des champions. » Ce n’est pas un hasard si le premier morceau connu du groupe évoque un système vouant à l’échec les jeunes du ghetto. Les années qui ont suivi, le rappeur a éclairé ses textes d’une vision panafricaine, acerbe, nourrie par Cheikh Anto Diop, par les discours de Kwamé Nkrumah et de Malcolm X. Si le Pee Froiss s’est disloqué depuis, Xuman n’a pas l’intention d’arrêter la lutte. Outre le succès du JT rap, il prépare un album rap-reggae-dancehall au titre évocateur : « Le poing serré ». A luta continua…

Julien Legros

1. Groupe qui a compris Daddy Bibson à ses débuts, Kool Kocc 6 et le DJ Gee Bayss. -

source : http://www.africultures.com

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