Visite à Cridem : Minen Teye, une jeunesse consciente et libre

Ce jeudi 13 mai 2010, c’est un représentant de la ‘’génération consciente’’ qui nous rend visite à Cridem : Yéro Aboulaye Sow, co-leader du groupe hip-hop Minen Teye. 25 ans, immense autant par la taille que par la force de conviction, généreux, avide de changements, tel nous est apparu ce jeune homme, originaire de Bababé, Brakna, dont le groupe est de ceux qui vont compter sur la scène nationale.


Ce qui ne l’empêche nullement d’évoquer les difficultés d’une scène sclérosée, dominée par quelques milieux qui accaparent tout, des partenaires dont certains veulent museler les artistes, le manque de moyens, le manque de sponsors, et un Etat peu… entreprenant, du moins pour le moment. Rencontre avec un pur, qui n’a peur de rien.

Q : Yéro Aboulaye Sow, bonjour, pourriez-vous nous présenter votre groupe ?

R : Minen Teye, voilà c’est depuis 2005 que Omzo et moi-même avons voulu continuer dans cet esprit hip-hop, parce qu’auparavant le rap a été une passion pour nous, mais c’est plus tard qu’on a compris que le rap est un instrument pour s’exprimer, donner son point de vue, apporter sa pierre à l’édifice.

Donc c’est en 2009, après un long parcours, qu’on a pu faire la tournée nationale, pas mal de concerts en Mauritanie, et aussi au Sénégal, on a également mis notre album sur le marché à la même période.

On a vu à cette occasion que rien n’a été fait sur le terrain pour nous faciliter l’accès ; c’est pourquoi nous avons décidé de créer une structure, Actimum, chargée de promouvoir et d’encourager le hip-hop local.

Q : Il est méritoire pour des artistes aussi jeunes de vouloir préparer le terrain aux générations à venir, mais qu’est-ce qui vous fait penser que ce travail n’a pas été fait jusqu’à présent ? R : Parce qu’il faut être formé… Pour produire un album, il faut traverser le fleuve et aller au Sénégal, cela fait au total des millions qui vont à l’extérieur, qu’on aurait pu investir dans notre pays ; Jusqu’à présent tout se faisait à l’extérieur, c’est pourquoi nous avons créé cette structure…

L’esprit de Minen Teye c’est, malgré notre jeune âge, d’être transparent, intègre, et au service du peuple. C’est pourquoi nous pensons que le Festival Assalam aleikoum devient de l’exploitation…

Q : Qu’est ce que le Festival Assalam aleikoum ?

R : C’est un festival qui fête sa 3ème édition en 2010, il regroupe sur la scène du CCF des artiste internationaux qui ne sont pas au fait de ce qui se passe ici ; ils viennent, passent une nuit à l’hôtel, chantent une heure au maximum, touchent 7.000 Euros, et retournent chez eux… . Cet argent aurait pu servir le hip-hop mauritanien, servir à construire des studios, pour que tout se passe ici…

Avant de faire cette 3ème édition, il fallait trouver de gens capables de servir le mouvement hip-hop, mais on voit que c’est toujours le même rythme qui est suivi, la même exploitation qui est faite par les même personnes, qui laisse sur la touche 90 % du mouvement hip-hop.

Ceux qui ont compris le système sont bâillonnés, mis à l’écart, car ils touchent là où le bât blesse… Il n’y a pas que Assalam Aleikoum, il y’a tellement d’autres problèmes... Il y’ a des festivals hip-hop partout dans le monde, et on n’y voit pas de mauritaniens, pourquoi ? Parce nous manquons de formation, d’aptitude à participer…

La priorité actuellement, c’est ne pas de faire la fête, de faire semblant que ça va, la priorité est de prendre conscience de notre retard.

Q : Est-ce vous arrivez quand même à vous produire, à rencontrer votre public ?

R : On a fait une auto-production car, jusque là, on n’a eu aucun sponsor, aucun soutien extérieur. Les politiques sont d’ailleurs plus réceptifs à notre message que les entreprises… Le CCF, à un moment aidait, faisait quelque chose, mais là, depuis un certain temps, on ne le comprend plus très bien…

Q : Le CCF, c’est le Centre culturel français de Nouakchott… R : Oui, il fut un temps où il soutenaient le mouvement hip-hop, mais là, il font de la ‘’discrimination’’… On a eu un problème avec eux car avant qu’on joue, ils nous disaient : ‘’tu peux dire ceci, mais pas cela’’ ; On intervient pour te dire le contenu de ce que tu vas dire... mais nous sommes des artistes, nous voulons nous exprimer !

Nous, le rap, nous l’utilisons pour transmettre un message, pas pour se nourrir. Après la sortie de notre album [mai 2009], des politique nous ont approché, mais nous sommes ni pour X, ni pour Y...

Q : Est-ce qu’il y’a d’autres artistes qui pensent comme vous ?R : Dans les autres artistes, il y’a Diam Min Teky, avec qui on vit les mêmes réalités, c’est nos grand frères, ils sont restés eux-mêmes, malgré les difficultés… Nous on s’intéresse aux ghettos, à ceux qui ne connaissent pas Internet, ni Cridem… Nous avons fait des interviews qui ne sont pas publiées, qui sont censurées dans les journaux…

Q : C’est la liberté qui est en cause, qui manque ?

R : Oui, il y’a beaucoup de gens qui ont peur, alors qu’il n’y a pas de crainte à avoir, nous sommes pour le droit chemin, la transparence…

Q : Que pensez-vous de la l’alcool, de la drogue ?R : ça devient un refuge pour certains, quelqu’un qui est désespéré utilise la drogue, jusqu’à devenir un criminel… La drogue pour moi, c’est non, toute chose qui nuit à la personne est néfaste. Mais ces drogués, ces bandits, il y’a parmi eux des gens bien qui ont sombré, qui refusent le monde tel qu’il est. La solution, c’est d’améliorer l’école : celui qui ouvre une école ferme une prison…

Q : Et la religion ? R : C’est le plus important, il est dit ‘’innama al mouminouna ikhwa’’ [les croyants sont tous frères], quand on voit que certains se déchirent, s’entretuent, c’est qu’on a perdu certains principes.

Q : Est-ce que vous retournez au Brakna vous produire devant les jeunes de la région ? R : C’est un plaisir, chaque année de les voir, de les rencontrer, ils nous contactent de partout ; je suis moi-même villageois, j’ai vécu aux champs, ils sont toujours ravis de nous voir sur scène, à Nouakchott, et à Bakel, Wali Jantam, ils connaissent tout de nous… La semaine dernière, on y était encore.

Q : Avez-vous votre propre matériel ?

R : Non, c’est une société de la place qui loue, au moins 120.000 Um, le matériel de sonorisation, donc quelque fois on joue sans sono, ou alors on loue le matériel à cette entreprise…

Q : L’Etat ? R : Pour le moment, il y’a peu d’aide ; on manque d’endroit pour jouer, pour répéter, pour se rencontrer. L’ex-Maison des jeunes coute 80.000 Um à la location, et la nouvelle maison n’a pas de salle adaptée à la musique.

Il faut pourtant tenir car tout se passe ici ; pourquoi faut-il que le festival Assalamou Aleikoum se passe au CCF et pas sur une scène nationale ? On n’est pas en Europe, on doit se sentir chez nous…

Q : Avez-vous des projets pour l’été ? R : On envisage une tournée pendant les vacances ; on est un peu retenus par Actimum, mais on doit aller au Mali, et dans d’autres lieux car on fait partie d’un collectif international.

Propos recueillis par Ahmed Baba Ould Hamoud pour Cridem

source : www.cridem.org

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