Tiken Jah Fakoly, interview de Liberation

A l’occasion de la sortie de son nouvel album, le reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly passe en revue la situation de son continent et la politique française.


Par Stéphanie Binet En exil au Mali, le chanteur de reggae ivoirien Tiken Jah Fakoly sort un album, l’Africain, brûlant d’actualité, coécrit avec le chanteur de Zebda, Magyd Cherfi. Le répertoire de l’Africain appelle à l’unité du continent, dénonce les coutumes ancestrales et met les pieds dans le débat sur l’immigration. Seule la chanson sur le mariage forcé n’est pas en français… Je choisis la langue en fonction des sujets. Là, c’était mieux en bambara. Au Mali, en Guinée, au Sénégal, les parents obligent leurs filles à se marier. J’ai toujours dit qu’il fallait rejeter de la coutume africaine ce qui ne convient plus à notre génération : l’excision, le mariage forcé… L’excision, je l’ai chantée en français car cela ne concerne pas que le Mali. C’est encore un tabou ? Avant, on pensait que c’était indispensable, qu’une femme pas excisée ne serait pas fidèle. Beaucoup de choses ont été inventées par les hommes pour maintenir leur domination sur les femmes. Mais aujourd’hui, ces dernières sont allées à l’école et se battent pour que ces choses-là soient remises en cause. « Ouvrez les frontières » n’est-il pas démago ? Pas du tout : je trouve normal qu’un Africain demande l’ouverture des frontières. Les nôtres le sont bien pour les occidentaux. Venez quand vous voulez, à 100, à 1 000. C’est une inégalité qui mérite d’être dénoncée. En même temps, en tant que leader d’opinion, je me sens aussi le devoir de dire aux jeunes : « Vous avez le droit de réclamer ce droit, mais ceux qui vivent là-bas sont-ils heureux ? » Aujourd’hui beaucoup de jeunes Africains veulent venir en Europe parce qu’ils reçoivent des photos de leurs frères devant la Tour Eiffel, pas en train de laver les assiettes de restaurants, ou de trimer sur les chantiers. Le rappeur sénégalais Awadi a dit en voyant les images de Melilla : « Si ces jeunes utilisaient l’énergie qu’ils mettent à traverser le désert à pied, à franchir les barbelés de Melilla pour construire leur pays, l’Afrique irait mieux. » Je suis d’accord. Mais aujourd’hui, la jeunesse africaine n’a pas d’espoir. Seuls ceux qui font de la politique arrivent à s’enrichir. Du coup, ce que les gens voient, c’est que le fils du voisin qui est parti, a fait construire une maison pour ses parents, a offert un voyage à sa mère à La Mecque ou aidé ses petits frères à aller à l’école. Au lieu de clôturer l’Europe, ce qui ne sert à rien, il faut une conférence internationale sur l’immigration : que faire pour que les jeunes Africains puissent rêver sur place ? La reprise de Sting, « Un Africain à Paris », c’est pour dire : « Attention à ce que vous allez y trouver » ? Exactement. Ici, c’est la galère. Ils dorment à sept dans une chambre, ce qui n’existe pas en Afrique. La presse ivoirienne annonce votre retour à Abidjan. Une délégation d’artistes ivoiriens qui souhaitent organiser un concert pour la réconciliation est venue me voir au Mali pour me demander de revenir. Je les soutiens mais mon retour n’est pas d’actualité pour l’instant. Il ne le sera qu’après des élections libres, avec un nouveau président, éventuellement Gbagbo s’il est élu démocratiquement. Et s’il assure la sécurité de tous les Ivoiriens. Je n’exclue pas de revenir pour le concert de la réconciliation, mais pas sans les accords écrits du président et du Premier ministre. À Sannois, lors du premier concert de la tournée, vous avez demandé au public s’il connaissait l’histoire africaine… Si on avait expliqué aux élèves occidentaux qu’avant que le premier Blanc foule le sol africain, il y avait déjà là une civilisation, des empires, des royaumes, toute une société en marche, que leurs ancêtres sont venus perturber par ­quatre cents années d’esclavage, l’image de l’Africain serait différente. Sarkozy fait partie de ceux qui ignorent l’histoire de notre continent, c’est pourquoi quand il vient en Afrique, il dit autant de conneries. Qu’est ce qui vous choque dans le discours de Dakar ? Il dit que le peuple noir ne rêve pas, qu’il doit se prendre en charge. On nous dit ça en 2007, après qu’on nous a colonisés, qu’on a vendu les richesses de notre continent à des multinationales. Les mêmes qui soutiennent Sarkozy, lui prêtent leur bateau, leurs avions. Il faut que l’histoire de l’Afrique figure dans les programmes scolaires pour que les occidentaux respectent les Noirs. Sarkozy n’a pas dit d’ailleurs les Africains, mais les hommes noirs. Il a épargné les Arabes, car il avait peur de se faire chicoter par les Algériens. C’est pour cela que vous appelez votre album « l’Africain » ? Aujourd’hui, l’unité s’impose, c’est notre seule porte de sortie. L’Afrique dispersée permet à d’autres de la dépecer. Les Etats-Unis sont en train de construire de grandes ambassades. La France, qui s’est endormie, va se réveiller… Avec mes albums précédents, les gens ont commencé à croire que je dénonçais uniquement les dictatures et la corruption en Afrique. Elles ne sont pas spécifiques à l’Afrique. Mais c’est ce qui existe aujourd’hui car notre niveau de développement est équivalent à celui de l’Europe, il y a deux cents ans. Les dictatures vont finir par tomber, comme les dernières sont tombées en Europe, il y a une dizaine d’années.

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2 Messages de forum

  • Tiken Jah Fakoly, interview de Liberation

    17 octobre 2007 19:31, par Moody Niane alias G.M.

    en réponse à cet article, vous dîtes qu’il faut une conférence interbationnale . Mais il y a déjà eu des tas de conférences qui ne servent qu’à payer l’avion à des penseurs qui une fois qu’ils ont parlé retournent s’assoir dans leur fauteuil et révent à une afrique nouvelle. Ce qu’il faut, ce sont des projets concrêts initiés par ceux -là même qui émigrent et qui peuvent ainsi aider leurs pays d’origine. Ce qu’il faut ce n’est pas « tiens je t’envoie un petit 100.000 pour tenir » jusqu’à ce que tout soit mangé, ce qu’il faut c’est que ls immigrés s’organisent eux mêmes pour créer des emplois dans leur pays et faire travailler leur famille, leur donner les moyens de devenir enfin inépendants, car la véritable indépendance c’est de ne pas dépendre des autres mais d’être fier de gagner sa vie par soi même, ce qu’il faur c’set que tous ceux qui ont acquis de l’expérience, du savoir, des savoirs faire la partage avec leur propre frére. Ce qu’il ne faut pas cest qu’ils se servent de ces nouceaux pouvoir pour exploiter leur propre fréres. Mais qu’ils n’oublient jamais d’où ils viennet et de quelle terre, et de quellechair ils sont nés. Peut-être alors,petit à petit avec beaucoup de patience et d’humilité, l’Afrique apprendra à se reconstruire.
    Je voisdans les villages que je connais les villages peuls prés de Bakel, que les dispensaires, les routes, les puits, les écoles, ce sont les immigrés qui les ont construit ils n’ont pas attendu les mannes des donnateurs qui se sont arrêtés dans d’autres mains que celles auquelles elles étaient destinées, ils n’ont pas attendu des conférences dont ils n’ont jamais entendus parlés. Non ils essayent d’assainir l’eau, ils eassayent d’éduquer leur enfants sans rien perdre deleur tradition. Immigrés peuls et autres qui travaillent ainsi vous êtes les héros modernes de l’Afrique ! Ce que j’aimerais demander à mes compatriotes occidentaux c’est de l’aider de toutes leur forces dans cette noble tâche, car c’est peut-être pour nous le seul et unique moyen de racheter les fautes de nos péres qui perdurent encore jusqu’à maintennat. N’appellez pas à la révolution, appellez à l’évolution, aidez à l’évolution. Puisse cet appel à toute les bonnes volontés être entendu.
    Moody Niane alias G.M
    J’essaie à mon petit niveau de faire avancer les choses depuis le sénégal et touttes aisdes, idées sont les bienvenus, (je ne parle pas d’argent) mais de courage et de volonté.

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    • Tiken Jah Fakoly, interview de Liberation 10 novembre 2007 18:21, par Momo

      C’est vraiment pertinent pour tous les deux mais ce qui reste à faire c’est surtout l’action , car il est vraiment temps pour nous jeunes africains d’êtrs conscient et lutter sans relâche pour redresser notre cher continent. Nous devons surtout savoir une chose jamais au plaus grand jamais les jeunes occidentaux viendrons le faire à notre place au contraire ce sera pour eux immense plaisir de nous voir leur tendre la main.
      On a trop théoriser il temps de passer sur l’action , concrétisons et n’attendant rien de nos dirigeant incapables qui ne sont que des marionnettes dont les ficelles sont dans les mains de ceux vous savez. Momo Baldé depuis jeune sénégalais basé en Mauritanie madouzo@yahoo.fr

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