Tiken Jah Fakoli, « L’Africain » déguerpi !

Un hommage au geste de l’artiste par la rédaction de Wootico.com


Il avait déjà beaucoup de crédit dans son pays, la Côte d’Ivoire, et au Mali, sa terre d’exil. Voilà qu’en le bannissant de son sol, le Sénégal vient de décerner au chanteur de reggae Tiken Jah Fakoli son diplôme panafricain d’artiste engagé, incontournable désormais dans la défense des droits de « L’Africain », titre de son dernier album. Merci monsieur le ministre ! On peut légitimement se demander pourquoi prendre cette mesure radicale contre un artiste, alors qu’on laisse les politiciens les plus mal intentionnés venir discourir sur le retard, l’arriération, l’aliénation des peuples qui les reçoivent en grande pompe dans leurs palais et leurs universités...

Le discours qui a dérangé

« Monsieur le président Wade, si vous aimez le Sénégal, quittez le pouvoir »... Le message est clair, et sans appel ! Il est signé du rastaman ivoirien qui, ce mercredi 12 décembre 2007, donnait un concert à l’Institut Français Léopold Sédar Senghor de Dakar, dans le cadre de la septième édition du Festival Hip Hop Awards.

Fidèle à lui-même, Tiken balance ses vérités comme d’autres rêveraient d’entarter certains présidents africains et leurs complices de la françafrique ou de la mondialisation prédatrice. Selon lui, au cours de quarante années d’indépendance les hommes d’état africains ont été incapables de faire rêver leur jeunesse. Ces « légumes », comme les qualifie son compatriote Alpha Blondy, sont plutôt des adeptes de la « mangécratie » en « famillecratie » ! « Je ne fais pas de la musique alimentaire. Quand ça ne va pas, je dis que ça ne va pas. On sera toujours jugé par l’histoire », lâchait-il lors de la conférence de presse précédant son concert dakarois. Tiken Jah dénonce le contraste qui existe entre les richesses minières de l’Afrique et la pauvreté de la population. Il s’insurge contre les complicités qui lient les dirigeants africains et occidentaux dans le pillage des ressources du continent. L’artiste, qui vient de remporter un troisième disque d’or avec son nouvel album, « L’Africain », dit pourtant ne point s’acharner sur nos dirigeants : « Je n’attaque pas les Chefs d’Etat. Je dis ce que je pense. Je dis ce que la majorité a envie de dire ».

A l’en croire, « le Sénégal est en danger ». Et si l’on n’y prend garde, ça risque de dégénérer. Il en veut pour preuve l’exemple de son pays, la Côte d’Ivoire. Voilà pourquoi, comme il l’a fait pour Wade, il demande gentiment à nos chers présidents de quitter le pouvoir et de céder la place à d’autres, plus légitimes ou capables de conduire les destinées de nos nations.

Durant ce concert, des titres comme « Bla bla bla... », « Tonton America » (au beat très cool) ont été l’occasion pour l’artiste de dire toute sa douleur et sa révolte de voir l’Afrique sombrer dans la misère et le sous-développement. Mais il se veut tout de même optimiste. L’Afrique est aussi un « paradis », puisque, dit-il, « c’est ici que tout reste à faire ». Il y a le soleil et la chaleur humaine que les autres viennent y chercher. Dans « Un Africain à Paris », morceau du nouvel album librement et brillament inspiré du tube de Police « Englishman in New York », Tiken s’en prend à Nicolas Sarkozy dont il critique vertement la politique d’immigration. Et bien sûr, il glisse un clin d’œil à la Côte d’Ivoire, qui s’engage dans la voie de la réconciliation. Il prévoit d’ailleurs très bientôt d’initier des rencontres personnelles avec l’ensemble de la classe politique ivoirienne, y compris le président Gbagbo, pour prêcher la bonne parole. C’est dans « l’unité », croit-il, que se trouve « l’avenir ».

Le droit des artistes

Le lendemain même du jour où il a prononcé ces paroles de sentence à l’attention du pouvoir sénégalais sur la scène du Centre Culturel français, Tiken Jah Fakoli était déclaré « persona non grata » au Sénégal. Le Ministre sénégalais de l’intérieur, Ousmane Ngom, lui reproche des propos « fracassants, insolents et discourtois... » Samedi, la presse relayait ses explications : « Je pense qu’il faut que les gens sachent raison garder. On ne peut pas venir dans un pays et donner à un président des injonctions... On pouvait prendre des mesures draconiennes. Mais on ne l’a pas fait », a-t-il ajouté, sans plus de précision. Cette réaction a été jugée disproportionnée par des observateurs de la vie politique et sociale du Sénégal, tel Alioune Tine, responsable de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (Raddho), ONG dont le siège se trouve à Dakar.

Car, faut-il le rappeler, de tous temps et dans toutes les sociétés, les artistes ont toujours été des porte-voix. Les puissants de la planète savent bien que la caution des artistes est leur meilleure garantie auprès des peuples. Ce n’est pas pour rien que les politiques s’arrachent le soutien des artistes les plus prestigieux, qui sont, en gros, de deux sortes. D’un côté, les « amuseurs », qui estiment qu’ils n’ont pas à être engagés dans aucune autre cause que celle de divertir et de plaire à leur public. De l’autre, les « conscients », qui estiment qu’ils ont un rôle social à jouer et qui mettent leur popularité au service de causes diverses. Souvent en marge de la société, parce qu’ils l’observent avec beaucoup d’extériorité, ces artistes font preuve d’une neutralité qu’on peut dire axiologique, pour emprunter un concept à Max Weber (voir le lien pour la définition). Différents, marginaux parfois, ils sont en fait des garde–fou, et l’on attend souvent d’eux qu’ils soient des modèles ou des repères, qu’ils attirent l’attention, qu’ils dénoncent.

On a vu des artistes prêts à cautionner n’importe qui ou n’importe quoi, pourvu que ça paie. Mais leur opportunisme a aussi un prix, et ils risquent finalement d’être bannis par un public qui n’est pas si naïf qu’on croit ! Et quand les artistes véritablement engagés et crédibles pointent quelqu’un du doigt, comme disent nos amis ivoiriens, « c’est gâté » ! Tiken Jah est de cette sorte d’artistes là.

Ce soir là à l’ex-CCF, il n’a rien fait de moins que son boulot d’artiste. Si l’on admet que certains puissent vouer leur carrière et leur production à vanter les mérites du politique de leur choix, on devrait aussi pouvoir comprendre que d’autres puissent exprimer les opinions qu’ils affichent dans les chansons qui ont fait leur succès et leur personnalité. N’est ce pas ce que l’on appelle la liberté d’expression, dont se prétendent garants les défenseurs de la démocratie et des Droits de l’homme ?

Ce n’est qu’un au revoir !

Mais ce n’est pas tout ! Les objections sont encore très nombreuses à cette mesure qui sanctionne un artiste dans sa liberté de circuler sur ce continent dont il a fait son créneau. C’est quand même un comble venant du pays dont on dit qu’il est dirigé par un chantre du panafricanisme et un grand défenseur des arts et de la culture, image que le Président Wade a toujours soigné. N’est-il pas venu plusieurs fois jouer dans la cour des Arts, allant jusqu’à composer un hymne pour véhiculer sa grande idée de l’union panafricaine ? Cette mesure nous renvoie aux temps maudits de l’Apartheid, où tous ceux qui la condamnaient par l’intermédiaire des arts, étaient systématiquement frappés de ce type de mesure, quant ils ne prenaient pas eux-mêmes la décision de boycotter l’Afrique du Sud.

D’autre part, on peut légitimement se demander pourquoi prendre cette mesure radicale contre un artiste, alors qu’on laisse les politiciens les plus mal intentionnés venir discourir sur le retard, l’arriération, l’aliénation des peuples qui les reçoivent en grande pompe dans leurs palais et leurs universités. Parce qu’ils sont plus fragiles ? Mais les politiciens devraient y prendre garde. Un fin stratège comme Sarkozy ne prendra pas la peine de relever les propos tenus contre lui lors du même concert, par le même artiste. Car il sait qu’en faisant cela, il enfonce le clou que l’artiste a planté dans les consciences et mondialise des propos qui, pour l’instant, ne concernaient qu’une poignée de fans emportés par les vibrations d’un concert. Aussi, en le faisant paria, le Sénégal augmente considérablement le crédit de Tiken Jah et lui délivre un très beau certificat d’artiste engagé et militant, courageux et téméraire.

En quittant le Sénégal, Tiken Jah pouvait avoir le plus grand des sourires et dans le cœur, la plus grande gratitude envers ce ministre qui venait de le confirmer dans la mission qu’il s’est assignée et l’image qu’il a su se forger. Ce qui n’était pas exactement le but de la manoeuvre ! Car au Sénégal, qui pourra l’empêcher de revenir par la voie des ondes, par la télévision câblée, par Internet ? Cette mesure a cet effet paradoxal qu’en le faisant partir, on le fait rester et, pire ou mieux, entrer dans l’histoire de la vie artistique de ce pays ! Salut donc Tiken Jah, Ce n’est qu’un au revoir...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Neutralité_axiologique http://afp.google.com/article/ALeqM...

Source : Wootico © Photos : Matar Ndour

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