Sénégal : rappeurs et entrepreneurs

Au Sénégal, le rap développe l’esprit d’entreprise des jeunes artistes qui s’organisent, montent leurs propres studios de musique et développent différentes activités. Bienvenue dans un monde créatif, coopératif et résolument indépendant, que la société se surprend désormais à admirer.


Assis confortablement dans un fauteuil, au studio Sankara de Dakar, Moussa Mbaye, 29 ans, attend que son mentor trouve une minute pour venir à sa rencontre.

Venu de la Guinée voisine où il a grandi, le rappeur d’origine sénégalaise vient chercher conseil auprès de Didier Awadi, l’un des pionniers du rap africain. « Son côté entrepreneur m’impressionne beaucoup. Je viens d’un milieu modeste et je veux montrer aux gens qu’on peut s’en sortir en faisant du rap », explique l’artiste guinéen.

Il y a cinq ans, Moussa a fondé sa maison de production à Conakry. Avec ses acolytes de Degg-J Force 3, il monte en ce moment un studio d’enregistrement et envoie des stagiaires à Dakar, afin de profiter de l’expertise des rappeurs de la vieille école. « On veut être indépendants et sortir du ghetto. On se prive de loisirs et on investit tout dans le rap », confie avec intensité le jeune musicien

Au milieu des va-et-vient incessants des visiteurs, Awadi s’active dans son studio, une véritable industrie culturelle. "Nous essayons, de toucher tous les domaines liés à la musique. Depuis 2002, nous faisons de la production phonographique, événementielle et publicitaire.

Nous employons une quinzaine de permanents, mais nous sommes parfois entre 50 et 60 sur le terrain", explique Awadi. Le rappeur, aujourd’hui âgé de 38 ans, a aussi créé Urban Groove, un concours national de musique, de danse et de mannequinat.

Moins nombreux, plus organisés

Pour Xuman, tête d’affiche du rap sénégalais, ceux qui vivent du rap sont moins nombreux qu’à une certaine époque, mais mieux organisés : "En 1998-99, lors d’un concours, on avait recensé 5 000 groupes.

Je dirais qu’il y en a encore environ 3 000, dont 1 000 qui exercent de manière professionnelle. Et, au grand maximum, une cinquantaine qui ne vivent que de ça« . Les années aidant, les rappeurs ont gagné en maturité. »Ils se prennent en charge. Ceux de ma génération se sont mariés ; ils sont pères de famille. On est une référence dans le pays", commente Big D.

Beaucoup de rappeurs de la génération de Didier Awadi, ceux qu’on appelle les pionniers, ont réussi à monter un studio, s’investir dans la danse, la publicité ou des activités scéniques. Pour Cheikh Sène, alias Keyti, 35 ans, le rap a poussé bon nombre d’artistes dans l’entrepreneuriat : "Le hip-hop est plus qu’une passion.

Il y a une dynamique au-delà même de la musique. Au sein du mouvement, diverses branches se connectent pour générer des emplois : D.J., monteur vidéo, graphiste, animateur d’émission radio et télévision, etc. « Certains artistes se lancent également dans le design de vêtements. A l’image de Docta ou Lamine, de la marque Moy lolou (C’est ça !, en ouoloff), qui incitent les Sénégalais à consommer local. »On s’est organisé et chaque membre du groupe joue un autre rôle. Je fais les relations publiques, Nkrumah est comptable, DJ Allah technicien de studio. Fakhman s’occupe du graphisme et Diggy est ingénieur du son", explique Malal Talla, une autre icône du rap sénégalais, plus connu sous le nom de Fou Malade, du nom d’un de ses anciens tubes. Cette sorte de coopérative 100 % rap emploie également une bonne et un chauffeur, pour un total de sept salariés.

Le rap, un vrai gagne-pain

Ousmane Diaw, directeur du Centre de formation professionnelle de Thiès, est de ceux qui ont cru que le rap serait un phénomène passager : "À mon sens, ce n’était qu’une mode associée aux vêtements.

Mais comme ce n’était pas facile financièrement de s’habiller comme les Américains et de rouler en décapotable, les jeunes l’ont adaptée aux réalités du Sénégal." Aujourd’hui, M. Diaw, 53 ans, reconnaît que le hobby qu’il considérait frivole est devenu un vrai gagne-pain. Si, avec le piratage, les recettes sur les albums se font rares, les artistes ont trouvé d’autres sources de revenus.

Fou Malade dévoile qu’un concert rapporte en moyenne entre 50 000 et 500 000 Fcfa (entre 76 et 760 €) et un spot publicitaire, où l’on utilise l’image d’un rappeur pour faire de la sensibilisation, par exemple sur le choléra ou le palu, jusqu’à 5 millions de Fcfa (plus de 7 600 €). Pour beaucoup de ces jeunes rappeurs, la grande victoire, c’est qu’on ne les regarde plus comme des démons :

« Le rap est maintenant socialement accepté. Mais, disent-ils, si un rappeur veut vivre comme un rappeur américain, il va toujours se plaindre. » Keyti estime cependant que l’argent gagné avec le rap, il faut le réinvestir dans le domaine.

D’après lui, depuis deux ou trois ans, cette mentalité s’est généralisée : "Les gens travaillent parfois avec les moyens du bord. Ceux qui ont réussi, comme Awadi ou Daara J, ce sont ceux qui ont commencé à s’organiser depuis longtemps.

Il y a beaucoup de sacrifices derrière, mais ça paie aujourd’hui.« La réussite exemplaire de certains grands frères motive les plus jeunes à assurer la relève, comme Domou Dialaw de Yenne, sur la Petite côte. Dans cette communauté, il y a aussi les jumeaux Ousseynou et Assane Thiam, 25 ans, qui y sont installés : »Il faut être connu chez soi. Nous, on y a créé notre base. Si on sort un album, chaque maison de Yenne va l’acheter. Ils n’ont pas tous cette chance à Dakar." Sidy Diop a, lui, co-fondé l’association 10 000 problèmes. Dans son pays, Sidy coordonne le festival international de rap de St-Louis, Rapandar, dont la 5e édition aura lieu en avril 2008.

source : Sylfia.info Par Bianca Joubert

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