Sankara et Wade

L’un était très jeune et est mort depuis presque 21 ans, l’autre, très vieux, est toujours parmi nous. Tous deux ont connu la prison avant de prendre le pouvoir, le premier par un coup d’État militaire, le second par les urnes. En Haute Volta, le monarque en place ripaillait, insensible aux ventres creux de ses sujets. Ce petit pays, n’ayant que ses habitants comme richesse naturelle, était le plus pauvre au monde. L’espérance de vie y était de 40 ans. Sa population servait de main d’œuvre aux pays voisins, notamment la Côte-d’Ivoire. En août 1983, le capitaine Thomas Sankara, âgé alors de 34 ans, dut recourir aux armes... Il dira : « On ne décide pas de devenir chef de l’Etat ; on décide d’en finir avec telle ou telle forme de brimade, d’exploitation, de domination. C’est tout. » Les Sénégalais, eux, en avaient marre du régime socialiste et avaient voté pour Wade. Diouf eut la lucidité et la grandeur de reconnaître sa défaite, ce qui n’est pas donné à tous les présidents africains.


Sankara rebaptisa son pays Burkina Faso (Pays des hommes intègres). Ses priorités étaient : loger, nourrir et soigner le peuple, vivre libre et digne. Ses « grands chantiers » : une campagne massive de vaccination - près de 2 500 000 enfants en deux semaines - qui fit chuter le taux de mortalité infantile qui était le plus élevé d’Afrique. Il éradiqua la polio, la rougeole et la méningite. Il rendit l’hospitalisation et les soins gratuits pour les plus démunis. Il lança une campagne de reboisement : des millions d’arbres furent plantés pour faire reculer le Sahel. Il fit une réforme agraire de redistribution des terres aux paysans et supprima les impôts agricoles. Il résolut de ne plus laisser des étrangers construire son pays. Pour désenclaver certaines régions, il invita les populations à installer à mains nues les rails pour les trains. Paysans, ouvriers, chômeurs, femmes et hommes se mobilisèrent pour creuser des puits, construire des maisons, des dispensaires, des écoles, des routes, boucher les nids-de-poule, ramasser les ordures, creuser et réfectionner des caniveaux... Les citoyens eurent droit à des aides au logement, une baisse des loyers et des constructions de logements pour tous. En moins de quatre ans le Burkina Faso, parti de rien, commença à sortir la tête de l’eau. Voilà du concret !

Ces jours-ci, Wade attire l’attention sur les femmes qu’il a fait entrer dans l’armée. Sankara l’avait fait au début des années 80, « sans tambour ni trompette ». Wade parle d’une parité homme-femme qui peine à se concrétiser. Sankara fut le premier chef d’État africain à œuvrer pour l’émancipation de la femme, l’égalité des droits, des devoirs et des chances. Désormais une femme pouvait occuper un ministère autre que celui de la condition féminine. Il interdit l’excision, réglementa la polygamie et confia de grandes responsabilités aux femmes. Il dira : « Il n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée. Que jamais mes yeux ne voient une société où la moitié du peuple est maintenue dans le silence. J’entends le vacarme de ce silence des femmes, je pressens le grondement de leur bourrasque, je sens la furie de leur révolte. J’attends et espère l’irruption féconde de la révolution dont elles traduiront la force et la rigoureuse justesse sorties de leurs entrailles d’opprimées. »

Au lieu d’aller mendier à l’étranger, il incitait les Burkinabais à utiliser les produits locaux, développer l’agriculture et s’assurer une autosuffisance alimentaire. Il poussait même les fonctionnaires à porter des tenues faites avec du coton burkinabais. Il voulait une unité du continent, tous ensemble dans le même combat, produire en Afrique et consommer en Afrique, compter sur nos propres forces et exploiter nos richesses.

Wade, lui, parcourt le monde pour rapporter de l’argent dont le bas peuple ne voit jamais la couleur. Et c’est seulement maintenant que ce peuple n’en peut plus, que lui, le visionnaire, voit la nécessité de consommer local. Il a de nouveaux projets à chaque fois qu’il revient de voyage et nous promet des tramways, un nouvel aéroport, une nouvelle capitale, des bateaux, des TGV... Pourquoi pas des hélicoptères privés et des navettes spatiales pendant qu’il y est ? Sankara disait : « Nous tentons de réduire au maximum la différence entre la ville et la campagne en développant en campagne toutes les infrastructures pour rendre agréable la vie en campagne et freiner (…) l’exode rural. » Wade, lui, concentre tout à Dakar. Dans quatre ans, presque tout le Sénégal sera à Dakar et ce sera bien pire qu’avant.

D’une simplicité déconcertante mais admirable et louable, Sankara roulait en R5 ou à vélo et avait imposé une drastique restriction des dépenses des dirigeants. Ses ministres, quand ils prenaient l’avion, voyageaient en deuxième classe. Au Sénégal, même les « doungourou » de Karim Wade, fils du président, voyageraient en première classe et ne sont point affectés par la cherté de la vie. Sankara avait remplacé les Mercedes de ses ministres par des voitures moins onéreuses. Wade distribue des limousines et des 4x4, des billets pour la Mecque, des maisons, des terrains et de faramineuses sommes d’argent, tels des noix de cola lors d’un mariage. De plus, il se paye un nouvel avion qui, pour nous, pauvres hères, est une merveille digne d’un conte de fées, mais « il le mérite », arguent ses valets. Ne pensent-ils pas que Sankara méritait au moins une limo ? Même François Mitterrand qui n’était pas un ami du Burkinabais reconnut qu’il était « un chef d’État totalement dévoué à son peuple ». Sankara ne pouvait pas s’offrir un luxe insolent, un train de vie exorbitant, dilapider les biens du pays et demander aux gens qui ont faim de continuer à serrer la ceinture pour faire face à l’inflation, au nom d’une prétendue solidarité nationale. Il mourut sans fortune personnelle, ne laissant qu’une très modeste maison. Ni lui ni aucun membre de sa famille ne s’était enrichi sur le dos du peuple. Il réprimait l’enrichissement illicite. Ceux qui détournaient des deniers publics étaient jugés et condamnés. Il condamnait aussi les abus de pouvoir. Wade, lui, révèle à la Nation qu’untel a détourné tant de dizaines de milliards de nos francs, mais fait un deal avec lui pour sauvegarder son pouvoir. Et quand on est de sa cour, on peut impunément tout se permettre, tant qu’on ne lorgne pas le fauteuil destiné au prince héritier. Même Diouf avait de la compassion pour le peuple et en était arrivé à célébrer l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale (le 4 avril) dans l’austérité. Wade lui, s’était permis l’an passé, d’inviter une cohorte de chefs d’État. Imaginez ce que cela avait dû nous coûter. Cette année, Dieu merci, aucun des hôtes de marque n’est venu. Il avait lancé le slogan « travailler, beaucoup travailler, encore travailler, toujours travailler », mais le Sénégal reste un des pays où il y a le plus de jours fériés, et le président ne cesse d’en décréter, surtout quand c’est à son honneur. Il n’avait pas hésité à gaspiller énormément d’argent et à paralyser Dakar juste pour fêter l’anniversaire de son accession au trône.

Sankara effectuait des visites surprises dans les services. Pour que Wade fasse des visites surprises, il faudrait qu’on déroule le tapis rouge avant et que des badauds soient payés pour l’applaudir à son arrivée, avec une forte délégation, sous les objectifs des caméras. Même pour se rendre « discrètement » chez son médecin à Paris, il ne peut se passer de motards avec gyrophare et tout. Par ailleurs il remplie des avions pour aller recevoir des prix à travers le monde. Sa gloire, rien que sa gloire. Face à nos difficultés quotidiennes, il a publié un livre sur l’économie et les mathématiques et a encore gaspillé des sous ici et en Europe pour sa promotion.

Sankara, réclamant la suppression de la dette de l’Afrique, invita ses collègues, lors de la 25e conférence de l’OUA, le 29 juillet 1987 à Addis-Abeba, deux mois et demi avant son assassinat, à s’unir pour gagner le combat : « La dette est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, (…) pour que chacun de nous devienne l’esclave financier. (…) Ce sont des placements heureux pour les investisseurs… Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer, (…) Ceci pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner (…). Si le Burkina Faso, tout seul, refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. »

Wade, lui, ne cesse d’emprunter de l’argent pour que son fils reste actif. Pendant que Karim déclare qu’il lui reste plus de 134 milliards de francs pour des travaux à venir (dixit A. Baldé), son papa emprunte près de 16 milliards 300 millions de francs au Koweït pour, entre autres, terminer la corniche (Le Soleil, 27 mars 20008). Vous y comprenez quelque chose ? Et dans son discours à la Nation du 03 avril 2008, le président dit : « … Dakar ayant fait peau neuve, je lance un appel solennel à tous, pour que chacun, dans le sursaut d’un nouvel état d’esprit, renonce à toute activité ou comportement de nature à dégrader notre patrimoine infrastructurel (…) Écrire sur un mur, y coller des affiches, ou plus généralement le salir, c’est détruire une partie de notre patrimoine réalisé avec les sacrifices de vos parents. » Quels sont les sacrifices de Karim ? Wade devrait dire que les jeunes d’aujourd’hui auront à se sacrifier demain pour payer les dettes.

Après huit ans de règne calamiteux, alors que le Sénégal continue sa fâcheuse et inexorable plongée dans l’abîme d’une misère concrète, notre guide éclairé déclare : « Ce que les Français et Espagnols ont fait pour devenir des États prospères, nous pouvons le faire pour notre pays. Ils ne sont pas plus intelligents que nous. » Il devait dire : « Ce que Sankara et les Burkinabais faisaient, nous pouvons aussi le faire. Nous pouvons aussi aimer notre pays, être intègres et travailler pour notre peuple. » La France et l’Espagne, c’est trop loin, Monsieur le Président.

Sankara a marqué l’Afrique et son histoire par ses « chantiers » prioritaires : loger, nourrir et soigner son peuple. Wade y arrivera peut-être avec sa plus belle corniche d’Afrique, son plus grand théâtre d’Afrique, son monument de la « Renaissance africaine » qui sera plus élevé que la statue de la Liberté à New-York et sans doute plus célèbre que la Tour Eiffel, son aéroport supra-moderne qui recevra les plus gros avions du monde, ses hôtels de luxe cinq étoiles, son université du futur, ses musées, sa Bibliothèque nationale, sa prestigieuse mosquée confrérique, symbole de division, ses innombrables prix aux quels il rêve obsessionnellement d’ajouter le Nobel, ses caisses noires bien alimentées, ses tours du monde, sa liste kilométrique de ministres, députés, sénateurs, conseillers… et j’en passe et des meilleurs.

Bathie Ngoye Thiam.

Source : Devoir Citoyen

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