Reniement de soi. Par Abdou Latif Coulibaly

Les comportements de Cheikh Tidiane Sy et Ousmane Ngom, au moment où l’un et l’autre ont exercé les charges de ministre de l’Intérieur – ils ont défié avec arrogance et mépris la CENA et ses responsables-, n’étaient pas la simple manifestation d’un signe d’irrespect, à l’égard d’une institution que la loi a créée et mise en place, pour assurer l’intégrité et la protection du suffrage des Sénégalais.


Un suffrage qui ne doit, sous aucun prétexte, être violé, ni bafoué, par des individus dépourvus de morale et pour qui, le vote n’a de sens et n’est accepté, qu’à la seule condition qu’il les conforte. Ces comportements, disons-nous, sont d’abord l’expression d’un mépris et d’un reniement retentissant de soi-même. Mépris et reniement, car les attitudes de ces deux ministres que le président démissionnaire de la CENA dénonce vigoureusement à juste titre, dans son interview que nous publions en exclusivité, consacrent la vanité d’individus qui, tout en affichant publiquement leur adhésion à un système de valeur essentiel, comme celui que constitue la démocratie, adoptent des attitudes catastrophiques à son égard. Ils s’y prêtent en des moments où le peuple attend d’eux une conduite exemplaire, vis-à-vis de ce même système de valeur, sous l’empire duquel nous avons librement choisi de vivre.

En fait, ces deux hommes ne surprennent guère. N’oublions jamais que notre histoire personnelle se confond largement avec les multiples conditionnements naturels et culturels qui brisent notre liberté. Même si notre passé ne peut tout expliquer, il permet de comprendre certaines choses. Les gouvernants n’échappent à cette vérité qui résulte de leur condition d’hommes. Avec le politologue français, Jacques Baguenard, nous sommes tentés d’en déduire que l’on naît homme d’Etat comme se plaisent à le faire croire trop souvent les biographes officiels « qui distinguent le grand homme dès le berceau et entendent des mots historiques ou la famille n’entend que des mots d’enfant ». Gardons tout de même de réduire la grandeur d’un homme à ce seul déterminisme. Il n’empêche, dans les deux cas qui nous occupent, leur nomination au ministère de l’Intérieur obéissait à une logique simple : trouver des individus qui exécuteraient sans états d’âme le sale boulot qui aurait permis en cas de besoin de détourner au seul profit du Parti démocratique sénégalais le suffrage des citoyens. Ce fut le cas, quand la CENA a cherché à comprendre la consistance du fichier et à en avoir une parfaite maîtrise.

Ousmane Ngom s’y est catégoriquement opposé, avec la bénédiction du chef de l’Etat qui l’avait commis à cette tâche. Il ne pouvait pas le refuser, car l’ayant trahi en 2000 pour soutenir son adversaire, il a choisi de renoncer, devant Abdoulaye Wade, et en toute circonstance, à sa liberté, dès lors qu’il avait décidé de le retrouver. Son histoire en faisait un candidat idéal au poste de ministre de l’Intérieur dans un contexte et dans des circonstances exceptionnelles. Dans le cas de Cheikh Tidiane Sy, ancien conseiller du dictateur Mobutu et ancien militant socialiste qui a été sponsorisé au près de Wade par Idrissa Seck qui l’a ensuite… il était lui aussi tout indiqué pour se donner à la tâche. Les affaires de Ndoulo et de Ndindy, donnent une parfaite indication sur la personnalité de l’homme.

Le président sortant de la CENA a dit dans l’interview une chose qui nous paraît essentielle dans le contexte sénégalais actuel. La seule résistance d’un homme, face à l’arbitraire que constitue la volonté affirmée du pouvoir libéral de confisquer en 2012 le suffrage des Sénégalais, ne saurait suffire pour venir à bout d’une telle volonté. Moustapha Touré est parti, victime du président de la République. Il a résisté avant d’être vaincu. Il reste maintenant au peuple de résister et de refuser l’arbitraire que l’on tente de lui imposer. En partant, il a expliqué les raisons qui ont amené l’autorité politique à exiger sa démission. Ses explications ont permis de percer le mystère ou l’énigme qui entourait, jusqu’à la démission de Moustapha Touré, l’élection du Président Abdoulaye Wade, au premier tour de scrutin en 2007. Ironique à souhait, notre confrère Barka Bâ écrivait, au lendemain du scrutin de février 2007, avec beaucoup d’humour et de sarcasme, que : « les djinns avaient voté au premier tour pour porter Abdoulaye Wade au pouvoir pour un deuxième mandat ». Nous sommes aujourd’hui édifiés sur la provenance de ces « djinns ».

Le peuple sait maintenant ce qu’il doit faire pour s’opposer à ces djinns qui sont quelque part nichés dans ce stock d’électeurs recherchés à l’époque par la CENA. Il faut exiger que toutes les cartes qui n’ont pas été distribuées, lors des scrutins précédents, soient stockées à un endroit sûr. Elles devront être contrôlées par la CENA, avant d’être détruites sous le contrôle effectif de tous les acteurs du jeu électoral. Si des garanties absolues ne sont pas trouvées pour le contrôle et la maîtrise de la composition du fichier électoral, le scrutin de 2012 sera une réédition de 2007. C’est la raison pour laquelle, les citoyens de ce pays, devront se regrouper dans un vaste mouvement national transcendant les partis politiques et les organisations de la société, pour se poser ensuite en véritable moteur du combat pour la transparence en 2012. Cette exigence démocratique qui appelle sans faille de tous ceux qui croient aux valeurs de la démocratie, nous paraît plus impérative que la recherche d’un candidat pour la conduite du destin de l’opposition. Les discussions engagées autour de la réforme du Code électoral nous paraît dérisoires, au regard de la gravité de la question relative au contrôle du fichier électoral. Le pouvoir fait dans la diversion pour détourner l’attention des citoyens de la question fondamentale : la maîtrise du fichier électoral. L’opposition évitera difficilement de tomber dans le piège qui lui est ainsi tendu. Les citoyens se trompent lourdement quand ils pensent que le combat pour la transparence est l’affaire des partis politiques. Il est tragique de les entendre se poser cette sempiternelle question : que fait l’opposition ?

Pour préserver notre démocratie, nous devons, désormais, rompre avec cette fatalité qui explique nos perversions et nos renoncements par la volonté de Dieu. Le seul quartier au monde qui s’est baptisé Khar Yala (attendre Dieu) se trouve bien à Dakar. Il n’empêche, nous devons en finir avec cette facilité qui consiste à préférer un combat par procuration, plutôt que nous impliquer et de porter cette lutte essentielle de restauration de nos libertés. Une restauration impérieuse dans un pays où le pouvoir libéral n’a pas encore fini de ruiner les leviers fondamentaux de la démocratie.

Abdou Latif COULIBALY

LAGAZETTE.SN

Répondre à cet article