Poète peul amoureux : Interview de Souleymane Diamanka

Pour Souleymane Diamanka, de l’“ora-littérature” au slam, il n’y a qu’un pas, qu’il franchit allègrement avec ses rimes et sa voix de velours dans un album sombre et poétique. ‘L’Hiver peul’ est sorti en avril 2007. Une traversée continentale dans le pays des songes et de la quête de soi à découvrir aussi sur scène...


Juste avant d’aller animer une séance de chat en direct avec son public, Souleymane nous accorde un entretien et répond à nos questions. Celui que l’on a surnommé le “poète bordelais aux cordes vocales barbelées”, nous parle de son amour pour les mots, pour le jazz, et pour son “art ignare”, le slam.

Comment êtes-vous venu au slam ?

Presque naturellement, en fait. J’ai commencé par faire du hip-hop et du rap, avant de me rendre compte que je ralentissais beaucoup les tempos dans le rap, et à la fin je parlais presque. Lorsque j’étais à l’école, je disais aussi mes textes à voix haute pour les mémoriser. Et ça correspond en réalité à ce que je fais aujourd’hui. Mais la première fois que j’ai vu une scène slam à Paris, c’était dans un bar appelé l’Union bar, et c’était le collectif 129h et j’ai découvert que j’en faisais sans le savoir.

Comment avez-vous préparé cet album ‘L’Hiver peul’ ?

La rencontre avec le label s’est faite quand j’ai arrêté de démarcher... J’ai juste fait une page myspace, ils sont tombés dessus, ça leur a plu et ils m’ont proposé de faire un album. Sinon, c’est quinze ans de ma vie, depuis que j’ai commencé à écrire sur cet album. J’ai travaillé sans savoir quand il se ferait, ou si j’allais enregistrer un jour. L’album retrace un peu ma vie jusqu’à aujourd’hui.

Vous mettez en avant vos origines peules...

Je ne les mets pas spécialement en avant, c’est naturel ! Je jouais avec des gens de différentes origines et le groupe s’appeler ‘Chango Vandals’. J’ai toujours chanté dans les deux langues, peule et française, sans vraiment me demander si les gens allaient comprendre ou pas, parce que j’ai toujours pensé qu’il y avait une musique des mots. Ce n’est pas conscient. Quand je suis arrivé à Paris, on m’a appelé le “Peul bordelais aux cordes vocales barbelées”...

On retrouve dans cet album un titre sur lequel intervient un musicien griot. Que représente cette musique pour vous ?

C’est la musique dans laquelle j’ai baigné, en même temps que la musique que j’ai rencontrée ici en France. Mes parents écoutaient Sana Seydi, le musicien dont vous parlez, sur des vidéos super 8 ou sur des cassettes mal enregistrées. Il est passé un jour à Paris, je lui ai demandé de venir au studio et on a fini par enregistrer ‘Un Moment d’humanité’. J’en suis très fier, au même titre que je me sens très fier d’avoir travaillé avec Roy Ayers, éminente figure du jazz. Je suis ravi d’avoir pu réunir sur un même projet Sana Seydi, qui habite dans une case au fin fond du Fouladou, et Roy Ayers. Sana m’a même dit à un moment : “Je ne comprends pas ce que tu racontes en français mais je le ressens.”

Vous insistez sur l’oralité, en quoi est-ce important pour vous ?

Mes parents ont tout misé là-dessus. Ils ont appris à lire et à écrire presque en même temps que nous. Quand ma grande soeur nous aidait à faire nos devoirs, ils étaient là pour essayer de comprendre comment fonctionnait la grammaire et la conjugaison. L’oralité m’a aidé à développer une mémoire considérable. L’oralité, c’est aussi la confiance, lorsque les choses ne sont pas écrites. Je crois que nous avons perdu quelque chose avec l’avènement de l’écrit, en même temps que l’on en a gagné. C’est pour ça que, lorsque je parle de mon travail, je parle “d’ora-littérature”. C’est un trait d’union entre l’oralité qui est très importante pour moi et la littérature qui me nourrit.

L’“ora-littérature” ?

Amadou Hampaté Bâ disait : “En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”. J’ai envie d’être cette passerelle entre ces deux univers apparemment lointains, mais contigus en réalité, et qui se prolongent. C’est pour ça que je parle d’oralité manuscrite.

Vous slamez en plusieurs langues...

Ce que l’on entend dans l’album en langue peule, ce sont des extraits que mon père nous a laissés. C’est sa voix. Lorsqu’il est venu en France, il bossait à l’usine chez Ford. Et il voulait que l’on ait la même éducation qu’au village. Mais il sentait bien qu’il était plus présent pour ses collègues de l’usine que pour ses enfants. Il voyait que c’était la rue qui nous éduquait, et il a eu l’idée de parler sur une cassette, ou il nous raconte la généalogie, son parcours du village jusqu’à Dakar, de Dakar jusqu’à Paris, et de Paris jusqu’à Bordeaux. Il donne son point de vue sur l’Occident. Il dit ce qu’est un être humain pour lui, il dit comment il a rencontré ma mère, il nous donne plein de clés pour comprendre le monde. “Oublie ce que tu es, deviens ce que je suis, ensuite mets ce que tu es par dessus ce que je suis.” C’était ça son message. Les cassettes, c’était pour qu’on évolue. Pour qu’on puisse s’en sortir dans la vie. Il voulait qu’on soit assis sur les épaules d’un géant, comme lui était assis sur les épaules d’un géant.

Quand on fait du slam, quel rapport entretient-on avec la musique ?

Le slam a capella, c’est déjà de la musique. Ensuite, la musique devient illustration sonore. On se sert des sons, des notes qu’on mélange à la poésie sans forcément qu’il y ait un rapport rythmique. Sur cet album j’ai enregistré tous les a capella, et les musiciens ont enregistré après. Les compositeurs ont fait la musique sur les voix. Ils ont enregistré ensuite, et j’ai reposé ma voix sur la musique pour faire du sur-mesure. Ce n’est pas la même démarche que pour le rap, par exemple. Je ne pose pas mes textes sur de la musique, c’est la musique qui épouse les mots, pour faire une sorte d’habillage sonore.

Poète habitant de nulle part, originaire de partout... C’est ce que vous ressentez ?

Les Peuls sont définis comme ça. Amadou Hambate Bâ nous a défini comme les “gitans du Sahel, originaires de nulle part et habitants de partout”. Je trouve qu’aujourd’hui, c’est une définition qui ne s’applique pas seulement aux Peuls. Tout le monde est comme ça, les Chinois qui habitent à Dakar sont dakarois en même temps que chinois. Je suis peul et bordelais. C’est ce que tout le monde tend à être.

Quel rôle joue le slam aujourd’hui dans le paysage musical français, quel message délivre-t-il ? Le slam amène essentiellement une écoute. Les bases du slam sont surtout dans des petits cafés, où les gens sont venus boire un verre. Et réussir à les capter grâce à la poésie, c’est formidable. La chose qui m’a marqué le plus, au départ, c’était l’écoute des gens. Mais les slameurs n’ont rien inventé ! On est dans un pays d’écriture, et il y a une vieille tradition des chansons à textes. Gainsbourg a fait la même chose. Le slam, ça amène juste un souffle nouveau et ça montre qu’il y a des auteurs en France. On a failli l’oublier...

Et la poésie dans tout ça ?

Je n’ai pas ouvert beaucoup de bouquins dans ma vie, et la poésie, je la vois partout. Je crois qu’il y a plus d’émotion qui se dégage de la vision de quelqu’un qui pleure dans un bus que de la lecture d’un livre où l’on raconte l’histoire de quelqu’un qui pleure dans le bus. Pour moi, la poésie est dans la vie... Et puis il y a la poésie de ma maman qui me disait toujours : “Si quelqu’un te parle avec des flammes, réponds-lui avec de l’eau.” La poésie c’est ça !

Propos recueillis par Monia Zergane pour Evene.fr - Juin 2007

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