Par terre

On nous a définitivement indexés comme appartenant à la civilisation de l’oralité. Dans la bouche de ceux qui nous traitent ainsi, nous serions presque de l’ordre des sous-hommes. Un peuple qui ne lit pas ne peut choisir son destin. Nous nous sommes défendus d’être cela, nous avons excipé de l’existence d’une écriture chez plusieurs peuples d’Afrique (le vaï, le nsibidi, le bamoun, les hiéroglyphes...). Mais le livre dans tout cela ? Le livre et nous ?


Tout a été dit sur le livre et nous : ce que nous appelons bibliothèque, dans nos salons, ne lui est pas réservé ; on nous dit qu’un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle sauf que dans cette bibliothèque ne figure nul ouvrage écrit ; un esprit facétieux a dit que si vous voulez cacher quelque chose aux Noirs vous n’avez qu’à l’écrire dans un livre ; un autre esprit pernicieux pourrait penser que le livre qui demande solitude serait inadapté à notre manière de vivre qui exige la grégarité et le tumulte social... Si on ajoute à tous ces facteurs prohibitifs le coût excessif des ouvrages, on peut désespérer de notre accès à la science et aux belles lettres.

Et pourtant notre langue wolof vénère le livre à un point tel qu’il lui donne la même appellation que le Livre Saint ou que le gris-gris : dans tous ces cas c’est du teere qu’il s’agit, comme un viatique dans la vie ou comme un talisman contre l’ignorance. Et lire se dit apprendre (jàng). Il nous arrive même de jurer par le Saint Livre de Grand-Père Dieu (Barke teere Maam Yallah) quand notre infrastructure morale est menacée par une suspicion.

Malgré toutes ces bénédictions que la principale langue du pays rend au livre, nous continuons à snober l’écrit. Or, on peut jauger l’existence scientifique d’un pays à l’échelle du respect que ses habitants vouent au livre, à sa circulation, à sa conservation. Et pourtant nous aimons nous armer d’un beau livre au titre mystérieux. Il est vrai que la multiplication des titres de presse, l’animation du débat politique, l’avènement du journal à cent balles... font que le bon citoyen achète aujourd’hui son quotidien.

En des temps quelque peu éloignés, il se procurait son livre ; il ne l’achetait presque jamais et c’était un peu le mystère de la chose : personne n’achète de livre et presque tout le monde en a un à la main ou dans sa chambre. Il est encore plus rare de trouver son possesseur en train de le déchiffrer. Il ne semble pas être fait pour être lu.

Ce fut différent pour ces ouvrages que nous appelions « aventures » et qui sont devenus fades à notre goût depuis qu’ils sont devenus des bandes dessinées (que nous avons tendance à confondre avec les dessins animés). Il est vrai que le mot aventure faisait davantage rêver avec des noms comme Blek-le-Roc, Roddy, Professeur Occultis, Zembla, Rasmus, Yéyé, ou Double Rhum et Saignée. On y insultait bien souvent le nègre exotique mais qu’importe ! Beaucoup de ces lecteurs occasionnels empruntaient ces ouvrages à d’autres qui ne les avaient pas non plus rendus à leurs propriétaires. Ici, c’est connu, on ne rend ni les livres ni les cassettes. On peut à la limite échanger les « aventures » au marché aux puces.

Ici, les livres les plus à notre portée sont vendus dans des espaces que nous appelons « librairies par terre » ou, pour aller vite, les par terre. Curieusement, c’est souvent dans les quartiers jadis huppés (qui en gardent encore un semblant de prestige), comme au Point E, que ces livres sont les plus mal exposés, jetés par terre pour que l’« échoppe » mérite son nom. Dans les marchés ou dans les quartiers dits populaires, à Sandaga ou à Colobane, au milieu de tous les désordres de la cité enivrante, les livres sont exposés dans des rayonnages plus présentables qui feraient mériter aux vendeurs le statut de bouquinistes.

Ces étals sont presque des oasis. En tout cas à toutes les rentrées scolaires ils le sont pour les nombreux chefs de ménage qui sont tirés et traînés aux quatre coins de la ville par une liste fournie de fournitures. Ces gisements par terre recèlent parfois des joyaux si rares qu’ils en deviennent irréels dans cet environnement de forte pollution sonore et sanitaire.

Enfin, au milieu de tous nos paradoxes, se dressent ceux-ci : ce que nous appelons bibliothèques n’en sont pas, ce que nos appelons librairies n’en sont pas, les livres que nous appelons teere n’en sont pas, et nous avons oublié de trouver un nom pour désigner le lecteur. N’avons-nous pas en définitive inventé le livre qui ne se lit pas ?

Oumar Ndao

Source : Wootico

Photo : Matar Ndour

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