ONU : Journal du changement climatique au Sahel

- Jan Egeland, conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies sur les conflits, se déplace dans le Sahel cette semaine pour attirer l’attention de la communauté internationale sur la région du monde qui, selon les Nations Unies, subit les conséquences les plus lourdes du changement climatique. M. Egeland livre à IRIN ses impressions dans un journal dont voici les 5 parties.


1er jour OUAGADOUGOU, 3 juin 2008 (IRIN)

« Un débat très académique est en cours actuellement en Europe : on se demande encore si « le climat est déjà en train de changer » et si « le changement climatique est visible aujourd’hui ». Ici, au Burkina Faso, ce débat n’a pas lieu, parce que les conséquences parlent déjà d’elles-mêmes ».

« Bien que nous ayons passé la journée [du 2 juin] à rencontrer les représentants du gouvernement et le personnel des Nations Unies, cela m’a ouvert les yeux, surtout les discussions que j’ai eues avec les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement. Tous ceux que j’ai rencontrés m’ont donné une kyrielle d’exemples de la manière dont tout ce qui a à voir avec le climat et les précipitations au Burkina Faso a atteint des extrêmes ces 10 dernières années ».

« Le changement climatique au Burkina Faso ne se traduit pas par une réduction des précipitations, mais par leur plus grande imprévisibilité. Et le climat général est devenu bien plus extrême dans sa manière de se manifester : la chaleur, le froid, les hauts et les bas en matière de précipitations ».

« Les populations ne peuvent pas prédire quand la pluie va tomber. Et quand elle tombe, il pleut des cordes. L’année passée, le Burkina Faso a enregistré huit précipitations de plus de 150 millimètres : cela veut dire qu’il y a eu huit inondations dévastatrices dans une période de quatre mois ».

« L’alternative aux inondations est, en fait, une absence de précipitations : c’est tout ou rien, et dans tous les cas, cela se traduit par une crise, de façon complètement imprévisible, pour des populations qui comptent parmi les plus pauvres du monde ».

« J’ai appris aujourd’hui que dans des régions où il ne pleuvait auparavant jamais, les populations enterraient leur argent dans la terre pour le conserver, n’ayant pas accès aux banques. Or, l’année dernière, lorsque des pluies torrentielles se sont abattues sur certaines de ces régions, la terre s’est transformée en bourbier et l’argent [enterré] a été emporté par les eaux de crue, avec les maisons des habitants et le reste de leurs biens ».

« [Cette anecdote] est un bon exemple de la bizarrerie des nouvelles réalités auxquelles les populations de ce pays se trouvent confrontées à mesure qu’elles se trouvent aux prises avec des conditions climatiques qu’elles n’avaient jamais connues jusqu’ici ».

« Une autre retombée importante concerne l’agriculture, bien sûr. Les habitants plantent au moment où la pluie doit commencer à tomber, et puis, rien ne tombe, ou bien les pluies sont très peu abondantes, alors les pousses finissent par se dessécher et mourir. Et puis soudain, de violentes averses s’abattent, qui provoquent une inondation et tout est emporté par les eaux ».

« Ce qui m’a également ouvert les yeux, aujourd’hui, ç’a été de prendre connaissance des statistiques qui m’ont été présentées par le gouvernement, et selon lesquelles le Burkinabè moyen émet 0,38 tonne de CO² par an. Le Chinois moyen en émet 10 fois plus, un Britannique 30 fois plus et les Américains 75 fois plus par habitant ».

« Et de découvrir que le Burkina Faso émet en tout 4,5 millions de tonnes de CO² par an, tandis que le Canada en déverse 747 millions de tonnes, pour une population à peu près équivalente ».

« Cela illustre un problème moral important : ceux qui ne contribuent pas au réchauffement climatique font les frais des changements que ce phénomène engendre, tandis que ceux qui l’ont causé s’en sortent bien. En d’autres termes, les pays du nord commettent des meurtres en toute impunité ».

« La situation est-elle désespérée ? Absolument pas. Les membres du gouvernement et des Nations Unies que j’ai rencontrés ici aujourd’hui m’ont fait clairement comprendre que le Burkina Faso avait besoin d’investissements. Le pays pourrait produire bien plus de vivres, s’il recevait de l’aide sous forme de semences, d’engrais et de systèmes d’irrigation plus performants, en plus grande quantité ».

« Le ministre des Affaires étrangères a expliqué que le pays avait également besoin d’aide en matière de production d’énergie et de reforestation. Je vais m’efforcer de trouver, dans les prochains jours, des exemples concrets de solutions possibles ».

« Malheureusement, ce qu’on m’a fait remarquer à juste titre, c’est qu’à ce jour, les palabres sont allés bon train sur l’aide à apporter aux pays en voie de développement pour leur permettre de faire face au changement climatique, mais que ces paroles ne se sont guère traduites en actes ».

« [Les gens] sont désillusionnés, et c’est vraiment honteux, parce qu’ils n’ont rien fait pour se mettre dans une telle situation, et nous qui avons causé ce problème en ignorons les conséquences parce qu’elles ne nous concernent pas ».

« Demain [le 3 juin], nous poursuivons notre voyage au Mali, où d’autres rencontres sont prévues à Bamako, avant de nous rendre à Faguibine, un lac asséché situé près de Tombouctou, où il sera intéressant d’observer le changement climatique par nous-mêmes ».

2ème jour BAMAKO, 4 juin 2008 (IRIN)

« Trop de Maliens ont recours aux armes pour résoudre leurs griefs, à mesure que la croissance démographique galopante, l’épuisement progressif des ressources en eau et la détérioration des terres agricoles et pastorales transforment les voisins en ennemis à travers les vastes régions de cette vieille contrée ».

« Selon mes collègues des Nations Unies qui se trouvent ici, à Bamako, la capitale, des centaines de petits conflits, relativement localisés, font rage à travers le Mali ».

« Et les représentants du service des armes légères de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) m’ont dit que des armes affluaient actuellement ici ; elles proviennent de plusieurs autres pays de la région, qui ont mis fin dernièrement à leurs propres guerres. Selon la CEDEAO, le nombre des fabricants d’armes locaux a également doublé ces quatre ou cinq dernières années au Mali ».

« Ce fut d’ailleurs une révélation assez émotionnelle, pour moi. La dernière fois que j’ai travaillé au Mali, c’était il y a 10 ans, pour le compte des ONG [organisations non-gouvernementales] et du gouvernement norvégiens ; j’avais participé à la négociation d’un moratoire sur les armes légères. À l’époque, la rébellion des Touaregs du nord venait de s’achever et le Mali était encore inondé d’armes légères, qui avaient afflué dans le pays après la fin d’autres conflits africains et de la Guerre froide ».

« Aujourd’hui, les institutions que nous avions créées pour appliquer le moratoire et retirer ces armes de la circulation, notamment la Commission nationale sur les armes légères, existent encore mais elles se débattent avec des fonds et un soutien qui sont loin d’être suffisants. Ces institutions et ce moratoire sont tout aussi essentiels aujourd’hui qu’ils l’étaient il y a 10 ans ».

Le changement climatique, source de conflits

« J’ai entendu aujourd’hui [le 3 juin] le président Amadou Toumani Touré, le Premier ministre ainsi que d’autres hauts responsables, dont les propos rejoignent ceux que j’ai entendus hier au Burkina Faso –pays voisin, situé à l’est du Mali et où j’ai commencé cette tournée d’une semaine dans le Sahel. Ils m’ont parlé de la diminution et de l’imprévisibilité des précipitations, des pénuries d’eau et de l’avancée progressive du désert du Sahara sur les terres arables du Mali et le fleuve Niger, autant de facteurs qui contraignent les communautés agricoles et pastorales à empiéter sur leurs territoires respectifs et provoquent des affrontements fréquents ». « Les éleveurs du nord du Mali, où je me rends demain, se sentent apparemment très en marge, eux aussi, du processus de développement en cours dans le sud du pays, une autre source de tension. Dans cette région, certains membres de l’ethnie des Touaregs ont lancé une rébellion, revendiquant l’égalité politique et économique du nord ».

« De même, nous avons évoqué les souffrances des Maliens face à la hausse du prix du riz, et la production de coton, principale culture de rente du pays, décimée par des pluies imprévisibles ».

Une hutte nomade Tamashek dans le centre de Goa, au Mali. De nombreux nomades ont dû abandonner leur mode de vie traditionnel après des sécheresses successives qui ont décimé leurs troupeaux « Il semble que les trafiquants de drogue colombiens, qui disposent de fonds illimités pour soudoyer [les populations], payent et se battent pour obtenir le contrôle des itinéraires transsahariens qui leur permettent d’acheminer leurs drogues vers l’Europe et jusqu’au Golfe. Ils sapent [l’autorité du] gouvernement et font régner l’insécurité dans une bonne partie du pays. Je connais, pour avoir travaillé en Colombie, les troubles causés par ces gangs, et je sais combien il est difficile de les déloger une fois qu’ils se sont établis quelque part ».

« Tout ce que j’ai vu et entendu au Mali a confirmé l’impression que j’avais déjà, à savoir qu’on ignore encore s’il y aura davantage de coopération ou davantage de conflits au Sahel. Nous pouvons contribuer à investir dans la coopération ».

« Il y a des gens, ici, qui préconisent un recours à l’armée pour mettre fin aux rébellions, aux attaques armées et à la contrebande. L’armée est certainement une solution contre la contrebande et le trafic de drogue, mais les griefs sociaux, politiques et culturels légitimes ne peuvent être réglés de cette façon. C’est par les investissements, le développement et le dialogue qu’on parviendra à les résoudre ».

Soutien des bailleurs et des Nations Unies

« Je vais par conséquent encourager les bailleurs, qui ont déjà soutenu un grand nombre de bons programmes, ici, à Bamako, à consacrer des fonds bien plus importants au financement des programmes environnementaux et aux projets destinés à aider et à autonomiser les éleveurs, surtout. Ils doivent également soutenir les programmes de retrait des armes légères ».

« Nous avons également convenu que les Nations Unies pourraient et devraient en faire davantage pour favoriser la réconciliation au plan local, le développement local et l’autonomisation des agriculteurs et des communautés agricoles du nord, ainsi que des éleveurs ».

« La situation est déjà très tendue. Mais nous pouvons prévenir un conflit plus grave en injectant les investissements nécessaires et en coopérant. Le président du Mali a pris une position tout à fait admirable en faveur d’un dialogue avec toutes les communautés marginalisées. Avec les voisins du Mali, il organise actuellement une conférence régionale sur la paix et la sécurité qui devrait commencer en juin ou en juillet, semble-t-il ».

« À présent, cap sur Tombouctou, cette cité ancestrale où se trouve le lac Faguibine ; au lac, je pourrai constater par moi-même l’impact du changement climatique et, je l’espère, imaginer des solutions créatives pour y faire face ».

3ème jour TOMBOUCTOU, 5 juin 2008 (IRIN)

« Il y a tellement de sceptiques du climat dans le monde, et moi-même j’en faisais plus ou moins partie, dans le sens où je n’en voyais pas déjà la preuve lorsque j’ai commencé ce voyage. Mais je pense qu’après ce que j’ai vu aujourd’hui, je suis sans aucun doute en train de changer d’avis ».

« La journée a été longue : elle a commencé avec la sonnerie du téléphone, à 5 h 15 du matin dans mon hôtel, à Tombouctou, dans le nord du Mali, et déjà, il faisait bien plus de 30 degrés dehors ».

« Une fois de plus, nous avons grimpé dans un convoi bien trop long, mais cette fois, pour la bonne cause : tous les parlementaires locaux, les autorités locales et les représentants des communautés nomades ont voulu se joindre à nous sur notre route vers les communautés qui vivent au cœur de la région du lac Faguibine, un des principaux symboles du changement climatique au Sahel ».

Le lac Faguibine

« On a dû s’arrêter peut-être 10 fois en chemin vers le lac. Le fleuve Niger lui-même est moins profond [qu’il ne l’était auparavant] et n’alimente donc plus les anciens cours d’eau navigables ; c’est pourquoi une bonne partie de la région antique de Tombouctou est aujourd’hui complètement asséchée, jusqu’à l’immense lac Faguibine compris ».

« Nous avons vu des travailleurs qui s’efforçaient de creuser un nouveau canal, là où passaient auparavant les eaux du fleuve Niger, aujourd’hui évaporées en raison d’un ensemble de facteurs : changement climatique, détérioration de l’environnement et désertification ».

« C’était émouvant de rencontrer tellement de gens, qui ont tous dit “c’est une lutte entre la vie et la mort pour nous”, et de voir combien les gens sont certains qu’avec juste des sources d’eau fiables, cette région brûlée par le soleil pourrait redevenir le grenier du Mali. Sur le lit des anciens lacs, ils mènent encore beaucoup d’activités agricoles, mais bien entendu, ce n’est qu’une question de temps avant que tout s’assèche, et puis ce sera la fin pour toutes les sociétés nomades et pastorales de la région ».

« Lorsque nous sommes arrivés au lac Faguibine, il y avait une grande réunion, qui rassemblait tous les chefs communautaires. L’un d’entre eux m’a lancé un vibrant appel, dont je me souviendrai toujours. Il m’a dit : “Je suis orphelin de ce lac mort parce que j’ai vécu et me suis épanoui sur ses rives lorsque c’était encore un endroit merveilleux pour les pêcheurs, les agriculteurs et les éleveurs”. Il s’est avéré que cette personne était l’un des premiers Touaregs de la région ».

« Ce qui s’est passé ici revient en fait, en termes d’échelle, à voir le Lake District, en Angleterre, s’assécher au bout de quelques siècles ; à ceci près qu’au Mali, des centaines de milliers de personnes dépendent des lacs pour vivre ».

Retourner la situation

« Mais que faudrait-il pour retourner la situation ? Pas grand-chose ! Avec juste quelques machines, ils creusent déjà chaque année des kilomètres de nouveau canal, et plusieurs villages ont de nouveau de l’eau, au moins deux ou trois mois par an. Le Programme alimentaire mondial a contribué au prolongement du canal, grâce à ses programmes travail contre nourriture, par le biais desquels des hommes, qui seraient autrement au chômage, peuvent travailler à la construction du canal et planter des arbres en échange de rations alimentaires ».

« Le gouvernement allemand soutient ce projet, mais peu d’autres bailleurs de fonds internationaux le font. Or, sans nouvelles ressources, le projet de restauration du lac Faguibine ne pourra se poursuivre au-delà de quelques mois. Aujourd’hui, le message s’adresse en fait [aux leaders du] sommet de Copenhague, qui se tiendra à la fin de l’année ».

« Lorsque tous les leaders du monde seront là, nous devrons [leur] demander s’il convient réellement de laisser des projets vitaux comme celui-ci, qui sont directement liés au changement climatique, manquer de financement. Ce serait vraiment un échec moral si les projets qui existent déjà dans le domaine de l’aide aux populations touchées par le changement climatique n’étaient pas financés par les pays industrialisés qui sont responsables de ce phénomène ! ».

« En tout, nous avons roulé de six heures du matin à six heures du soir, avec plus d’une dizaine de réunions et d’arrêts. Ce soir, nous reprenons l’avion pour retourner à Bamako, avant de nous rendre au Niger, demain matin, où nous rencontrerons le Président. Enfin, nous irons voir un autre lac desséché : le lac Tchad ».

4ème jour NIAMEY, 9 juin 2008 (IRIN)

« Le Niger, un des pays du monde qui souffrent le plus de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire, se trouve également confronté à des difficultés environnementales parmi les plus graves qu’on puisse imaginer. Ses ressources en eau s’amenuisent, sa croissance démographique est spectaculaire, et ses éleveurs et ses agriculteurs se disputent l’exploitation de ses rares terres fertiles ».

« Nous venons encore de passer une journée très longue et très intéressante, dans une chaleur étouffante. Il faisait 32 degrés [Celsius] lorsque nous avons quitté l’hôtel à Bamako [dans le sud du Mali] à 6 h 30 du matin, et quand nous sommes arrivés à Niamey, vers midi, il faisait déjà 42 degrés ».

« Nous avons commencé directement par une longue réunion avec Mamadou Tandja, le président nigérien, au cours de laquelle nous avons débattu des difficultés extrêmement graves auxquelles le Niger se trouve confronté ».

« J’ai insisté sur l’importance d’un dialogue avec les éleveurs vulnérables, comme les Touaregs, et j’ai souligné que les Nations Unies étaient toujours disposées à apporter leur aide au Niger et à son peuple, et notamment à tenter de relever les défis que posent la détérioration de l’environnement, le changement climatique et la prévention et la résolution des conflits ».

« Le Président a souligné les problèmes de sécurité extrêmement graves que cause le trafic de drogue et d’armes, qui, selon lui, s’établit de plus en plus ; il pense qu’en matière de développement et de changement environnemental, la communauté internationale parle beaucoup, mais agit peu ».

« Après la rencontre avec le Président, nous sommes directement allés à une réunion avec l’équipe nationale des Nations Unies, au cours de laquelle [les représentants de] l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture [FAO] et [du] Programme alimentaire mondial [PAM] nous ont parlé de l’insécurité alimentaire extrême du Niger. Des dizaines de milliers de personnes se retrouvent une nouvelle fois dans une situation nutritionnelle critique, cette année, et des millions de personnes vivent dans des conditions d’insécurité alimentaire ».

« [Nous avons visionné] un nouveau film réalisé par les Nations Unies au Niger, qui montrait la situation désespérée de certains éleveurs d’ici. Dans ce film, les éleveurs disaient « vivre en cage », parce qu’ils ont de moins en moins de pâturages à exploiter, les terres étant consacrées à l’agriculture et ce qu’il en reste étant sans cesse un peu plus grignoté par la désertification ».

« Finalement, accompagnés du ministre de l’Environnement, nous sommes allés voir quelques projets environnementaux mis en place près de Niamey, que le gouvernement finance avec une partie des fonds qu’il consacrait auparavant au remboursement de la dette ».

« Pour moi qui suis norvégien, il était assez éprouvant de passer une journée ainsi, par 44 degrés, sous un soleil de plomb, mais cela nous a permis de voir très clairement comment le fleuve Niger, qui donne vie à une bonne partie du pays et, bien sûr, de la région, est en train de disparaître ».

« De vastes régions qui étaient autrefois toujours sous les eaux sont aujourd’hui totalement asséchées, même lorsque les communautés riveraines s’efforcent de les sauver ».

« [Les habitants] ont creusé des tranchées dans des terres stériles, totalement rongées par les crues éclairs et les sécheresses graves. Lorsque la saison des pluies arrivera, ces tranchées retiendront l’eau pendant plus longtemps pour permettre à la végétation de pousser, tout en empêchant les crues de provoquer un déversement supplémentaire de sable dans le fleuve ».

« Le fleuve a trois problèmes : d’abord, en raison de la diminution des précipitations, provoquée par le changement climatique, moins d’eau s’y déverse ; ensuite, l’explosion démographique se traduit par une utilisation accrue de l’eau pour l’irrigation et la consommation humaine ; enfin, avec la désertification et la dégradation de l’environnement, les voies d’eau s’envasent ».

« Globalement, il s’agit là encore d’un douloureux rappel de la manière dont la dégradation de l’environnement et le réchauffement climatique tuent la vie dans ce pays ; de la façon dont l’humanité lutte face au changement climatique ».

« La journée s’est terminée dans un cinéma en plein air, où nous avons vu les deux vainqueurs du festival du film environnemental de Niamey. Une nouvelle fois, nous avons vu les images de ces femmes des villages asséchés du Sahel, qui doivent parcourir à pied des distances toujours plus longues pour aller chercher une eau dont la qualité est de moins en moins bonne. Ensuite, nous nous sommes effondrés à 11 heures du soir ».

« Demain [le 6 juin], nous nous lèverons une fois de plus très tôt, à cinq heures du matin, pour monter à bord d’un avion qui nous emmènera plus de 1 000 kilomètres à l’est, presque à la frontière tchadienne ; là-bas, nous verrons le lac Tchad, un grand lac dont les eaux se sont infiltrées jusque dans les profondeurs des terres nigériennes pendant plusieurs centaines d’années, et qui aujourd’hui a totalement disparu ».

5ème jour LAC TCHAD, 10 juin 2008 (IRIN)

« Lorsque je me suis embarqué dans cette mission, je pense que certains se sont demandé pourquoi un conseiller spécial en prévention des conflits devait se déplacer pour constater le changement climatique et les catastrophes environnementales ».

« Eh bien, ce voyage m’a convaincu qu’il y a un lien très clair entre la lutte pour l’obtention des ressources due au climat et les conflits, et je me servirai de ce que j’ai vu ici pour convaincre les sceptiques à l’approche du sommet de Copenhague, en 2009 ».

« Aujourd’hui, nous sommes allés voir ce qui était autrefois le lac Tchad, dans l’est du Niger, et qui s’étendait encore dans les années 1960 sur une superficie totale de 25 000 kilomètres carrés, dont 4 000 kilomètres carrés sur le territoire nigérien. Depuis que les sécheresses sont devenues récurrentes, dans les années 1970, le lac a rapetissé de sorte qu’au Niger, il a complètement disparu. Il s’agit d’une crise environnementale extrêmement dramatique, aux conséquences très lourdes pour des centaines de milliers de personnes ».

« Pour moi, cette visite a été symbolisée par un vieux bateau des douanes, aujourd’hui échoué au milieu du désert, un désert couvert de coquillages. Près du bateau, j’ai visité un vieux village de pêcheurs, dont les habitants n’ont plus de lac pour pêcher et ont tenté de se reconvertir dans l’agriculture, pour permettre à leurs familles de survivre grâce à de maigres récoltes de millet et de fèves ».

« Il nous a fallu cinq heures pour nous rendre au lac Tchad : trois heures de vol et deux heures à parcourir des routes désertiques invisibles. Mais cela en valait la peine car nous étions accompagnés des ambassadeurs des Etats-Unis, de France, d’Allemagne, du Danemark, d’Egypte et de la Communauté européenne au Niger et nous avons constaté ensemble à la fois l’étendue du problème, et le fait qu’il existe un moyen faisable de le résoudre ».

« Il existe aujourd’hui une Commission du bassin du lac Tchad, formée par l’ensemble des pays situés autour du lac : le Tchad, le Cameroun, le Niger, la République centrafricaine et le Nigeria. Au cours d’un sommet qui s’est tenu dernièrement, ces pays ont convenu de déterminer s’il serait possible d’acheminer l’eau d’un des cours d’eau abondants du Congo jusqu’au Chari, un fleuve qui est désormais le seul tributaire du lac Tchad ».

« Comme me l’a expliqué le ministre nigérien de l’Eau, qui a traversé le désert à mes côtés, à bord d’une des nombreuses voitures de notre convoi, il y a déjà de nombreux conflits entre et chez les nomades et les agriculteurs du Niger, et entre les divers groupes ethniques, en raison de la rareté des ressources. D’autres ont estimé qu’il y avait autour du lac Tchad pas moins de 30 groupes armés nommés ou plus, et que les possibilités d’une recrudescence des conflits étaient innombrables ».

« Alors que s’achève ce voyage intensif qui nous a emmené au cours des cinq derniers jours à travers trois pays et des dizaines de sites, je pense de plus en plus qu’une telle expérience devrait devenir obligatoire pour tous les délégués qui participeront à la conférence de Copenhague sur le changement climatique à la fin de l’année prochaine. Cela aurait rappelé à tous le fond du problème, à savoir qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour des millions de personnes ».

« L’enjeu est si important, et les populations les plus vulnérables ont déjà tellement perdu. Mais ce voyage [nous] a également encouragés, [en nous démontrant que] les populations pouvaient s’adapter au changement climatique, si on les y aidait ».

« Nous avons vu des populations vivre sur l’ancien lit du lac Tchad et du lac Faguibine, au Mali. Les populations imaginent également de nouveaux moyens de recueillir l’eau. Mais face à la croissance démographique actuelle, il doit y avoir davantage d’investissements dans le domaine de l’adaptation globale au changement. Les millions de nouvelles bouches à nourrir ne seront pas nourries si les populations sont livrées à elles-mêmes ».

« Le sommet de Copenhague apportera-t-il la solution à ce problème ? Des milliards, sinon des trillions, doivent être consacrés à l’atténuation du changement climatique, mais une somme équivalente doit également être allouée à l’adaptation, surtout dans les pays qui sont en première ligne, ici, au Sahel. Espérons qu’un jour, ces bateaux aujourd’hui échoués au milieu du lac Tchad pourront naviguer de nouveau, et que de nouveaux crustacés apparaîtront là où il ne reste à présent que des dunes ».

« J’espère aussi que les gouvernements de la région, notamment le gouvernement nigérien, seront disposés – et en mesure de le faire – à adopter de vraies politiques inclusives de réconciliation et de prévention des conflits à l’égard des éleveurs et ce, avec l’aide de la communauté internationale ».

« Certains pays comme la France, la Chine et les pays arabes, qui exploitent tous abondamment les ressources naturelles du Niger, doivent faire tout ce qu’ils peuvent pour aider cette région. Les Etats-Unis, qui mènent des programmes d’entraînement militaire dans la région, doivent aussi contribuer à prévenir les conflits et à favoriser le dialogue ».

« Je vais à présent rendre compte de mon voyage au Secrétaire général ; parmi mes recommandations, je demanderai que les Nations Unies accordent davantage d’attention aux problèmes de cette région et soulignerai la nécessité de prévenir les conflits. Je vais également rencontrer des bailleurs de fonds et des experts à Genève et à New York, et continuer de préconiser que des fonds soient investis dans ces pays au bas de l’Indice de développement humain ».

« Ces régions pourraient être riches et florissantes si elles avaient davantage d’eau et de moyens d’utiliser les ressources en eau qu’elles reçoivent chaque année et qui existent, bien qu’elles soient de plus en plus limitées, et même si le climat plus chaud qu’on nous prédit se matérialise effectivement ».

« Espérons que ce voyage, la sensibilisation que je mènerai par la suite, et les dizaines d’interviews que j’ai données aux agences de presse locales et internationales sur mon passage contribueront un peu à aider les populations du Sahel ».

Source : IRIN

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