Nouveau marchandage, un vice président pour le Sénégal

Par Abdou Latif Coulibaly

L’éditorialiste de « Sud Hebdo », précurseur de « Sud Quotidien », Babacar Touré écrivait, dans l’édition du journal (16 juillet 1992) qui révélait l’existence d’un marché conclu entre le président de l’époque, Abdou Diouf et son ministre d’Etat Abdoulaye Wade, que : « Si Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, après avoir ordonnancé ce théâtre d’ombres et de fumée, décident à la faveur de l’éclaircie provoquée par le [Gouvernement de Majorité Présidentielle Elargie] d’engager le Sénégal dans une logique de pouvoir négocié, sur le dos de la transparence démocratique, il est à craindre un reflux préjudiciable au profil et à la qualité du système politique de notre pays ».


On aurait pu enlever le nom du président Abdou Diouf et mettre à la place celui de l’ancien premier ministre d’Etat Abdoulaye Wade. L’article d’où est extrait cette citation qui avait été intitulé « Dumping » est d’une extraordinaire actualité et d’une justesse qui renseigne sur la reculade de notre système politique qui fait bégayer l’histoire de la façon si dramatique pour ce pays.

L’éditorialiste parlait d’un pouvoir négocié sur le dos de la transparence démocratique, on peut aujourd’hui ajouter, comble de désastre, et au préjudice du trésor public national qui se voit ainsi spolié de milliards de francs Cfa, dérobés à l’insu du peuple. Un poste de vice-président et un retour fracassant au plus haut sommet de l’Etat valent bien tous les reniements, cachotteries, contorsions et fourberies politiques de tous genres de la part de l’ancien Premier ministre qui, bien qu’arrivé deuxième à la dernière élection présidentielle, n’est pas plus fiable. Loin s’en faut. L’homme dénonçait férocement et avec des mots ayant parfois flirté avec les frontières de l’insolence gratuite. Souvenons-nous du fameux discours sur « l’ancien spermatozoïde et futur cadavre ». Tout ce cirque politique déploie ses tours de passe-passe sur la base d’un jeu de massacre institutionnel qui considère que la norme fondamentale est un chiffon avec lequel on peut s’amuser et jongler, comme on veut et comme on peut, au gré des humeurs politiques du moment et des intérêts personnels en cause. La réforme qui va consacrer le poste de vice-président dans la Constitution devra sans aucun doute parachever le mélodrame qui se noue, depuis quelques semaines, autour de la présidence de l’Assemblée nationale. Adoptée par référendum, en mai 2001, la Constitution a subi depuis cette date, douze modifications.

Celle qui avait été adoptée le 7 mars 1963 en avait subi dix sept (15), en trente sept (37) ans de régime socialiste. Soit une moyenne d’une modification constitutionnelle tous les deux ans, contre une moyenne de modification de quatre (4) par an sous le règne libéral. De 1963 à 1980 (17ans), date de son départ du pouvoir, le président Léopold Sédar Senghor n’aura ordonné que six (6) modifications constitutionnelles. Quant au président Abdou Diouf (19 ans de pouvoir), il mettra à son actif neuf (9) modifications de la Constitution. Avec ces statistiques on saisit mieux la profondeur du drame et l’ampleur du massacre institutionnel auquel se livrent et à cœur joie les tenants du pouvoir politique actuel.

Le propre et la qualité d’une Constitution, c’est de pouvoir réglementer de façon cohérente et durable la vie politique, sociale et économique d’une nation. Les changements intempestifs auxquels est soumise la nôtre au Sénégal indique qu’elle n’a pas cette qualité. Les nombreuses mutations prouvent au moins deux choses : le manque, en dépit de la richesse politique de notre histoire et de la prétention de ses acteurs, de maturité politique de nos dirigeants et la déficience de leur culture démocratique.

Le professeur Jacques Mariel NZouankeu, constitutionnaliste bien connu chez nous, analysant le phénomène des modifications constantes de la Constitution au Sénégal nous confiait en 1992 : « L’image que je donne de la Constitution est celle-ci, c’est comme un logement magnifique dont on a confié la garde à l‘autorité suprême de l’Etat avec comme charge de n’y apporter aucune modification de fond ou de forme, à moins qu’il y ait des circonstances exceptionnelles strictement liées à des nécessités de sauvegarde de l’intérêt général qui la justifient sans contestation. Or, au Sénégal, les changements fréquents auxquels sont soumises la Constitution nous éloignent de cette image idyllique du logement. » Les modifications déjà réalisées depuis 2001 sur la Constitution comme celles à venir nous éloignent aujourd’hui, et encore plus qu’on pouvait l’être hier de cette image dessinée par le professeur Nzouankeu.

Une tragédie sans fin, car les libéraux semblent ne pas savoir ce qu’ils font. Faut-il alors toujours leur pardonner ?

Source : Sud Quotidien

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