MATADOR, Artiste-slameur : « La musique au Sénégal se porte extrêmement mal »

Matador, est un artiste qui fait du rap mais aussi du slam. On ne le présente plus au Sénégal. Il a réussi à se forger un nom et fait désormais partie des têtes d’affiche du mouvement hip-hop. Dans cet entretien réalisé pendant la dernière édition du Festa 2H, le jeune homme déplore la perception que se font certaines personnes du mouvement hip hop. Il se plaint du non-payement des droits d’auteur par les consommateurs et dévoile ses projets à court terme.


Le mouvement hip hop évolue-t-il au Sénégal comme c’est le cas aux Etats-Unis ou en France ? Si l’on nous compare avec les Etats-Unis, je dirais non. Parce qu’on vient de le dire (Ndlr : lors de la conférence sur le hip hop et le business) Puf Daddy a gagné au cours de l’année 2010 plus de 10% de notre budget national. Toute­fois au Sénégal, le hip hop est en train de se développer. Je suis vraiment en mesure de montrer qu’il y a une évolution dans le mouvement hip-hop, parce que tous les hip hoppeurs ont démarré avec zéro. On n’avait pas de studio d’enregistrement on avait toujours squatté les mbalaxmen pour enregistrer. Mais actuellement, on peut compter dix studios d’enregistrement dirigés par des hip-hoppeurs et ce sont des investissements personnels. Ils l’ont réalisé avec leur propre argent. Il y a les studios Sankara, Africulture, Yukung kung…. Si l’on capitalise tout cela, on peut dire que le mouvement se développe. Les choses ont beaucoup évolué et le public est là maintenant. Donc on doit trouver les éléments qui nous manquent pour que le hip hop se retransforme en business. Quand on parle de business, les gens pensent que faire de la musique c’est juste faire danser les gens. Je ne suis pas d’accord et je suis bien placé pour montrer aux gens que faire des sons conscients et engagés rapporte énormément d’argent.

Vivez-vous de votre art ? Honnêtement, je gagne bien ma vie avec ce que je fais. Je ne suis pas hyper riche, mais je vis comme un Sénégalais moyen et ça va. Dieu merci. Tout ce que j’ai, je l’ai obtenu grâce à mon art. Je n’ai pas d’autre métier à part la musique, le hip-hop. A un certain moment, c’est à la personne de décider de faire de son art une profession et essayer d’en tirer profit. Mainte­nant pour l’orientation, cela ne dépend que de l’ambition qu’a chacun.

Comment la musique, disons le hip-hop particulièrement peut-il rapporter dans un contexte de piraterie et de concurrence ? J’ai sorti un album il y a quatre ans Xippil xol qui marche jusqu’à présent. Ce que j’ai gagné avec Xippil xol, je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’artistes qui ont gagné autant avec des sons fun en boîte. C’est toujours d’actualité et c’est la même chose avec Sone boy. Ce sont des albums qui ont quelque chose de commercial à l’intérieur. Ce ne sont pas des sons qui font danser les gens mais par rapport aux textes et l’ensemble de la production, il y a une réelle politique commerciale qui fait que cela rapporte. Tout le monde n’est pas obligé de faire comme moi. Car il faut aussi des gens pour faire de la musique de loisir et de divertissement. J’ai opté pour une musique engagée et ce que je fais, je dois le faire de telle sorte que cette musique-là puisse être commercialisée et non justement être écoutée à partir des télévisions et radios et s’en arrêter là.

Le hip hop est perçu comme une musique violente. Sentez-vous une certaine marginalisation ? Je dirais que ça va de mieux en mieux. Sérieusement au Sénégal, lorsqu’on parle de rappeur, on vous affirme que ce sont des gens qui disent la vérité. Dans ce pays, il y a beaucoup de leaders d’opinion, des marabouts, des intellectuels…, mais les rappeurs occupent aujourd’hui une place de choix. Car les gens nous reconnaissent notre langage de vérité. Mais c’est aussi vrai qu’au Sénégal comme partout ailleurs, certaines personnes considèrent notre musique juste comme une activité ludique. La donne change. Ce que nous faisons est professionnel et ce n’est pas une musique de griot. Nous ne sommes pas des griots. Je n’accepterai jamais de prendre de l’argent simplement parce que j’ai bien chanté. Je veux qu’on achète mes œuvres, qu’on paye mes concerts. Il faudra faire un travail de base de telle sorte que le consommateur comprenne l’enjeu et se rende compte que la musique doit être vendue et achetée comme tous les autres produits. On travaille sur cela, mais on a aussi besoin que l’Etat nous aide parce qu’il y a des lois, il y a plein de choses que les gens ne respectent pas ici.

Qu’est-ce que les gens ne respectent pas ? Je ne peux pas comprendre que des intellectuels, des directeurs de station radio ou de télévision pensent que mettre le produit d’un artiste à la télévision ou à la radio, c’est faire sa promotion. Nous dépensons énormément d’argent pour faire un album. Alors, il faut que ces gens-là, payent les droits d’auteur après avoir diffusé nos œuvres. S’ils respectaient la loi, les artistes se sentiraient beaucoup mieux. Quand quelqu’un fait une musique de merde, ils ne le montre pas à la télévision ou ne le diffuse pas à la radio. Quand ils le font, c’est parce que c’est un bon produit qui a bien été travaillé. Donc, de retour ils n’ont qu’à respecter les artistes que nous sommes et nous donner en retour ce qu’ils nous doivent. Comme droit d’auteur, on ne perçoit pratiquement rien. Je ne passe même pas au Bsda (Ndlr : Bureau sénégalais des droits d’auteurs) pour retirer de l’argent. Car, tu ne trouves que des miettes là-bas.

Prétendez-vous que vous n’avez jamais reçu d’ar­gent du Bsda ? Si ! Des fois je passe par hasard au Bsda. S’il y a quelque chose, on me donne. Mais c’est juste de quoi pa­yer son transport (rires)… Sé­rieu­sement ça ne paie pas ! On nous dit carrément qu’il n’y a personne qui paie les droits. Que ce soit les radios ou les télés. Main­tenant ce qu’il faut, c’est plus de rigueur. Il y a aujourd’hui, plus de télévisions et de radios donc les artistes doivent se sentir plus à l’aise… Ce qu’on a constaté, c’est que le Sénégal était vraiment en avant par rapport à de nombreux pays africains sur le plan de la musique. Actuellement notre musique se porte mal (…) La musique au Sénégal se porte extrêmement mal. On n’arrive plus à exporter la musique sénégalaise.

Qu’est-ce qui explique ce recul de la musique sénégalaise ? C’est parce qu’il n’y a aucun mécanisme d’aide pour ceux qui font de la musique. Il faut de la musique de qualité pour envisager exporter sur l’international. Mais puisque les gens n’ont pas les moyens de faire des produits de qualité, ils ne peuvent plus être compétitifs sur le marché. Ceux qui ont plus de moyens ou plus d’armes seront toujours devant. Contre cela, on y peut rien. Parce qu’on n’a pas les moyens de con­currencer ces gens-là. Il y a dix à quinze ans les groupes de rap sénégalais ont cartonné sur l’international. Aujourd’hui, si on compte les groupes de rap qui tournent un peu dans le monde, on ne va pas en compter cinq. Ce n’est pas normal, lorsqu’on sait qu’il existe ici au Sénégal au moins trois mille groupes de rap et vingt ans de hip hop. On devrait avoir au minimum une dizaine de groupes qui tournent au niveau international.

Quels sont vos prochains projets à court terme. Je vais faire un concert à l’Institut français de Dakar le vendredi 24 juin, (Ndlr : l’entretien a été réalisé au début du mois de juin) avec le groupe Suba. Ce sont des musiciens français et un Sénégalais qui s’appelle Pape Dièye. Il a fait plus de vingt cinq ans en Europe et il a amené un projet. Il est en train de construire un centre de formation musicale, de fabrication d’instruments traditionnels en voix de disparition. Cela fait deux ans avec son groupe qu’on tourne avec le projet. Durant ces deux ans, on s’est produits au Sénégal mais aussi on a fait des salles un peu partout en France. Pape Dièye a toujours voulu faire un projet culturel pour accompagner les jeunes qui sont dans la musique pour qu’ils puissent avoir des formations en instruments modernes et traditionnels, mais aussi des formations techniques. Le projet est important parce que le centre n’est pas financé par de tierces personnes. C’est l’argent qu’on a gagné des concerts mais aussi une part du fonds personnel de Pape. Les jeunes y recevront plusieurs types de formation. Avec Pape Diéye, nous avons sorti il y a six mois en France, un album intitulé Suba. Il a été distribué en France mais pas encore au Sénégal.

Le centre sera fonctionnel d’ici quand ? Le centre est très grand. Je ne connais pas les dimensions mais la construction a commencé. Il y a des hébergements, des salles d’enregistrement…, la salle de spectacle est en train d’être construite en même temps qu’une salle de répétition. D’ici 2012, ce centre dénommé Suba sera opérationnel et les élèves pourront commencer à y suivre une formation.

coumba@lequotidien.sn

Source : Le quotidien

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