MAKKAN J : “Nataangé, c’est un cri de cœur pour pousser le peuple à ne plus rien attendre du gouvernement”

C’est contre toute attente que “Nataangé” a raflé la mise du “Tube de l’année”. Mais l’on n’est, finalement, pas surpris de voir cet opus remporter les faveurs et la sanction positive des auditeurs de Real One. Car “Nataangé”, selon ses “géniteurs”, est un produit né de mures réflexions et d’un travail fait avec patience. Et surtout avec cœur. Car “Nataangé” est un appel lancé au peuple, exhorté à ne plus rien attendre de personne, dans sa quête de… “nataangé”. Les quatre amis du “crew” de Fass Mbao nous en disent davantage sur ce tube, qu’ils ont mis cinq ans à mettre sur pied. Entretien.


Makkan J, c’est qui et, surtout, c’est quoi ?

Makkan J, c’est une bande de quatre copains. Nous sommes tous de Fass Mbao. On se réveille dans le même coin et meme sans la musique, on serait ensemble. Parce que nous sommes des amis, au-delà du fait que la musique nous réunit davantage. Le groupe est composé de Yaram, qu’on appelle “Ngagne”, de Pape Ndiaye, “Ra” de son nom d’artiste, de Youssou dit “Baye Goor” et de Balla Dia alias “Man Fou”. Le plus âgé a 32 ans, le plus jeune en a 29. Le groupe a été formé en 1998. Makkan J est né d’une fusion entre quatre groupes qui évoluaient tous à Fass Mbao. C’est donc une coalition dans laquelle chaque groupe a participé avec un élément. Une coalition qui a pour credo de représenter dignement Fass Mbao, mais aussi toute la banlieue et tous ceux qui se sentent défavorisés dans ce pays, en Afrique et dans le monde entier.

Qu’est-ce qu’on peut trouver dans “Nataangé”, le tube, et dans “Nataangé”, l’album ?

C’est un produit sur lequel on a beaucoup travaillé, avec sérieux. On peut y trouver plusieurs styles, allant du rap au reggae, en passant par le “roots”, le dancehall, une musique qui allie le fond à la forme, quelque chose de “dansable” avec un message clair… On a voulu créer une symbiose autour de cet album, qui a été travaillé avec soin. Concernant le tube “Nataangé”, qui a remporté le prix, il exprime nos états d’âme, c’est l’expression de notre aspiration vers un Sénégal meilleur. C’est un cri de cœur pour pousser le peuple à ne plus rien attendre du gouvernement. C’est aux populations de se lever et de créer les conditions d’un “nataangé” (abondance) dans tous les secteurs de la vie. Dans “Nataangé”, le message est facile à faire passer parce qu’aujourd’hui, c’est ce dont nous avons tous besoin. Le pays est à un stade tel qu’il nous faut de l’abondance (Nataangé) pour rémédier à cette situation qui fait que le peuple est en manque de tout ! Les élèves ne passent pas assez de temps dans les salles de classe à cause des grèves interminables. Les gens ne mangent plus à leur faim, la cherté de la vie atteint des niveaux inquiétants. Face à tout cela, les gouvernants ne mettent en avant que leurs intérêts. Pourtant, on ne mérite pas cela, car, quand on donnait le pouvoir à Gorgui (le Président Wade, Ndlr), ce n’était pas pour continuer à pleurer ou vivre la même galère qui était notre lot auparavant. Malheureusement, on est triste de constater que la vie est devenue pire qu’avant l’alternance, lorsqu’on le voyait en messie. On devait dépasser ce stade depuis longtemps, mais on en est encore là, à vivre des situations encore plus chaotiques. Nous qui sommes dans la banlieue en savons quelque chose. Les innondations sont notre lot quotidien. Les moyens de transport font défaut. Quitter la banlieue pour aller en ville reste un véritable parcours du combattant. Et malgré tout, on continue toujours à nous berner ! Quand on élit quelqu’un en écoutant ses bonnes paroles, il nous trahit à la fin en nous imposant son ami, son fils, son oncle…

Combien de temps cet album vous a-t-il pris, de la conception à la dernière touche ?

Cela nous a pris beaucoup de temps. On a voulu prendre tout notre temps pour proposer un produit de qualité au public. On a travaillé dur avec le label “Bois Sakré” (qui a aussi travaillé avec deux autres nominés, Canabasse et Maxy Krezy, Ndlr). Ce n’était pas simple, car ce n’est pas évident de quitter la banlieue pour rejoindre la ville. Pour quitter Fass Mbao et aller au centre-ville, on prend énormément de temps. Mais cela ne nous a pas empêché de tenir bon et de rester patient. On faisait notre boulot, on enregistrait et “Bois Sakré” faisait le reste en envoyant les enregistrements en France pour les mix, avant de récupérer le produit pour l’arrangement. C’est une chaîne assez compliquée, mais très huilée. Cet album nous a pris cinq ans ! On avait même commencé à y travailler avant 2003. Seulement, c’est en 2003 qu’on a signé et qu’on s’est penché dessus pour faire un truc grandiose. Aujourd’hui, on ne regrette pas cette patience.

Qu’est-ce que cela vous fait d’être lauréat de la quatrième édition du tube de l’année ?

C’est une distinction dont le mérite revient à tous ces gens qui ont apprécié et voté pour Makkan J. On ne peut que les remercier de cet acte qui nous donne davantage de force et de courage d’aller de l’avant. Ce sont les votants qui ont gagné. Makkan J, c’est un groupe qui vient tout juste de sortir son premier album. Et recevoir un prix dès la sortie de son premier produit, c’est quelque chose d’exceptionnel. Rien que le fait d’être en course avec des talents reconnus du mouvement Hip-hop, c’est une victoire pour Makkan J. Aujourd’hui, on allait être très heureux, même si on n’avait pas gagné, car ne serait-ce qu’être présents à ce stade suffit à notre bonheur. Le reste, c’est un bonus. Que nous soyons nominés parmi les meilleurs tubes de l’année veut dire que notre travail a été reconnu. En tout cas, la victoire de Makkan J est un signal fort pour dire qu’on doit davantage regarder du côté de l’Underground. Il faut encore et toujours appuyer ceux qui sont dans l’Underground. C’est ce qui donne la force au mouvement Hip-hop.

Est-ce à dire que vous vous sentez lésés…

En fait, c’est parce que, concernant les grands, on peut dire qu’ils sont en fin de carrière et estiment parfois le besoin de se retirer et il faut assurer la relève. Donc, c’est en ce sens que nous saluons le travail de quelqu’un comme Dj Nicolas qui ne fait pas de distinction entre un nouveau et un ancien dans ses émissions. Chacun y trouve son compte. Parce qu’il aurait pu faire comme certains qui, consciemment ou non, font la part belle aux anciens et réservent toutes leurs émissions à ces derniers, à ceux qui ont déjà fait leurs preuves. C’est donc l’occasion de magnifier le travail abattu par Dj Nicolas. Qui fait partie des derniers à intégrer le mouvement, ce qui, pourtant, ne l’a pas empêché de se distinguer parmi les plus dévoués à la cause du Hip-hop par ses bonnes initiatives et son esprit d’ouverture. Dans ses émissions, c’est à l’image de la radio et du groupe Futurs Médias de manière générale, on sent que chacun a le droit de donner librement son opinion et sa vision des choses. Le fait de donner au public le soin de choisir, cela prouve l’importance qui lui est accordée. Ce qui nous fait davantage plaisir, c’est que ce trophée résulte de la volonté du public. C’est le public qui a désigné le tube qui lui a fait le plus plaisir durant l’année 2008. C’est un immense honneur qui nous a ainsi été fait ! Mais cela nous pousse à plus de travail, de détermination, de courage et d’humilité.

Étes-vous surpris d’être les vainqueurs, ou est-ce que vous vous attendiez à être sacrés ?

Bien sûr que cela nous a surpris. Beaucoup surpris même ! On avait jamais imaginé que nous serions les lauréats. D’ailleurs, quand on suivait les votes en direct des émissions, on pensait que c’est Fou Malade qui serait désigné vainqueur avec Folli Politik, car il était constamment devant. Nous, à la limite, on se disait que l’on pouvait décrocher la deuxième place qui, du reste, est très honorable pour un premier produit. Mais ce qui a sans doute été déterminant, ce sont les votes qui ont été faits par Sms. Car, on peut avoir un public qu’on ne maîtrise pas, qui n’a pas le temps d’appeler en direct sur les ondes, mais qui peut bel et bien voter par Sms sans tambour ni trompette. C’est pourquoi, lors de l’annonce des résultats, on pensait être à la deuxième position et quand il ne restait que deux tubes, on était aux anges, mais aussi très surpris.

Que peut vous apporter cette distinction dans le futur ?

Cela nous ouvrira certainement des portes. Mais cela nous pousse à plus de courage et c’est le plus important. Si, avant, on marchait, aujourd’hui, nous allons puiser les ressources nécessaires pour courir, car le public nous a lancé un défi. Celui de la qualité. Désormais, nous avons le devoir d’aller de l’avant. Persévérer dans la qualité. Quand ont fait de la musique, on se doit d’être regardant sur la qualité du produit que l’on soumet au public et ne pas faire n’importe quoi. Il faut qu’il y ait du respect. Mais aussi des sonorités de qualités, des lyrics (paroles, Ndlr) bien fouillés, bien travaillés, sur le fond comme sur la forme. Cela ne sert à rien de se précipiter. Il faut prendre son temps pour faire quelque chose de bien.

De quelle manière a-t-on accueilli la victoire dans votre quartier ?

Il y avait déjà beaucoup de monde qui nous attendait lors de notre arrivée après qu’on a reçu le prix. Les gens écoutaient la radio parce que ça passait en direct sur la Rfm, et quand nous sommes arrivés, nous étions surpris d’être accueillis en triomphe. Cela s’est poursuivi le lendemain. On a fait la fête en organisant un podium pour remercier ceux qui nous ont soutenus, qui ont cru en nous. Maintenant, cela ne va pas s’arrêter là. On prepare, naturellement, une grande manifestation. On organisera un concert populaire ici à Fass Mbao.

Quelles sont les projets que Makkan J compte réaliser dans le court et le moyen terme ?

Nous avons maintenant un orchestre qui s’appelle Makkan J. Nous avons monté cet orchestre avec lequel nous avons déjà commencé à faire des concerts en live. Nous avons ainsi réuni des musiciens avec qui on travaille. Certaines boîtes de nuit nous sollicitent, mais on ne se précipite pas. Parmi nos projets dans le court terme, nous prévoyons une tournée scolaire au cours de laquelle nous souhaitons passer dans toutes les écoles de la banlieue, mais on n’a pas encore arrêté de date précise pour cet évènement. Ensuite, les régions sont dans notre ligne de mire. Enfin, il y a une sortie internationale que l’on prépare. Tout cela, nous comptons le réaliser cette année. Concernant la sortie d’un autre album, ce n’est pas prévu pour l’instant. La patience est notre cheval de bataille et on ne voit pas la nécessité de courir vers un autre album alors que celui là n’a pas fini de faire son cours. On laisse au public le soin de savourer “Nataangé”, que chacun perçoive les messages qui y sont lancés, que chacun prenne le temps d’apprécier, y trouve son compte et après, on verra.

Article Par BABACAR NDAW FAYE,

Source : L’Obs

Répondre à cet article