Lettre ouverte aux compatriotes et pan africanistes du Sénégal


Très chers compatriotes

Dakar le 29 Décembre 2007

Wade et la Commission Européenne mènent le même combat contre la CEDEAO

Après avoir publié un texte intitulé « Que cache Wade derrière sa nouvelle fibre pan africaniste ? » le 12 Décembre 2007, je me permets, aujourd’hui, de vous écrire cette lettre, à propos de votre engagement dans sa campagne, contre la signature des « Accords de Partenariat Economique » (APE) avec la Commission de l’Union Européenne, le 31 Décembre 2007.

Vous conviendrez avec moi que, quand vous voulez justifier votre engagement, dans cette campagne, à partir des luttes, que vous et nous avions menées , chacun dans son terrain spécifique, pour amener tous les Chefs d’Etat en Afrique à refuser de signer les APE, je me trouve dans l’obligation morale de vous répondre.

En fait, je crois qu’il y a un très gros mal entendu sur le refus de signature des APE, que Wade entretient à dessein, jusqu’à parvenir à embarquer dans sa « croisade contre les APE » des hommes et des femmes de votre trempe.

En effet, il est de notoriété publique, que tous les Chefs d’Etat d’Afrique ont accédé à la requête des « forces vives africaines organisées » pour refuser, dans un bel élan d’unanimité, qui fera date dans l’histoire des peuples, de signer les APE, dans le contenu que l’Union Européenne leur a donné.

Tout le monde aussi sait, que c’est pour contrer ce refus historique Africain, que la Commission Européenne a concocté des « Accords intérimaires » avec, non plus tous les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, ( ACP), mais seulement avec ceux d’entre eux qui ne font pas partie de la catégorie de Pays les Moins Avancés, ( pays non PMA), qui ont refusé de signer les APE. Ces « accords intérimaires » doivent permettre l’exportation, sans restriction quantitative, ni payement de douanes, de produits européens dans ces pays ACP non PMA,

Les pressions sur tous les pays ACP, par région de négociation, pour qu’ils signent les APE au plus tard le 31 Décembre n’ayant rien donné, la Commission Européenne s’est donc rabattue sur les pays ACP non PMA, dont les exportations sont surtout orientées vers l’Europe, pour leur imposer de choisir entre la signature « d’Accords intérimaires », ou le payement de droits et taxes pour leurs exportations vers le marché des pays de l’Union Européenne.

Un pareil chantage de la part de la Commission Européenne ne pouvait pas tenir longtemps dans l’opinion publique européenne et du monde entier, s’il y avait une volonté manifeste de nos Chefs d’Etat de la combattre, pour proposer, à leurs places, l’octroi, à ces pays, du « Système de préférence Généralisée améliorée » ( SPG plus), qui leur permettrait, sans aucune contrepartie, de continuer à exporter vers l’Europe, sans payer de taxes, malgré leur refus de signer les APE.

Nous, au PIT, avons déploré que la mobilisation et la solidarité africaine des « forces vives organisées » de notre région Ouest africaine, qui avaient prévalu pour amener nos Chefs d’Etat à refuser de signer les APE, n’ont pas été renouvelées, pour aider les pays ACP non PMA, de notre région, à résister au « chantage honteux » de la Commission européenne.

Nous n’avons pas été capables, par la mobilisation de l’opinion publique européenne, d’amener cette Commission à renoncer, au profit du SPG plus, à ces « Accords intérimaires », qui de toute évidence, sont en contradiction avec l’engagement européen de soutenir l’intégration régionale de nos économies, comme un moyen de réaliser l’Unité économique et politique de l’Afrique. Donc, bien avant la rencontre Euro Africaine de Lisbonne, l’opinion publique était édifiée sur le refus des Etats d’Afrique de signer les APE, et savait que la Commission européenne était entrain de tordre la main des Etats ACP non PMA, pour signer les « accords intérimaires ».

Dans ce contexte, le bon sens voudrait que l’on s’interroge sur l’opportunité d’ouvrir, à nouveau, un « front de lutte anti APE », et non pas un « front de lutte anti accords intérimaires pour un SPG plus », et sur les raisons qui ont présidé à un tel choix.

Pour répondre à une pareille interrogation qui concerne le Sénégal, il est nécessaire de prendre en compte les problèmes auxquels Wade est actuellement confrontés.

C’est d’abord et avant tout, une sourde colère des populations, laminées par la cherté de la vie.

Il y a ensuite, l’impasse du dialogue social, entre le pouvoir et les organisations syndicales, patronales et du monde rural, et l’absence totale de dialogue politique, entre le pouvoir et l’opposition, sur un fonds de crise grave entre l’Exécutif et le Législatif.

En outre, au crépuscule de sa carrière politique, il assiste à la dégradation continue de son image au Sénégal et en Afrique, malgré les nombreuses « médailles de démocrates » qui lui ont été décernées par complaisance, et souvent au prix fort. Enfin et surtout, il fait face aux exigences, de la plus part des forces vives de la nation, de tenir des « Assises nationales », pour sortir notre pays de la grave crise institutionnelle, politique, économique, et sociale, et pour mettre fin à sa politique de remise en cause répétée de la laïcité de notre l’Etat, qui est au fondement de la convivialité de nos communautés.

C’est en prenant la pleine mesure de cette grave situation intérieure, que nous, au PIT, en avons tiré la conclusion suivante : « Wade, qui connaît bien l’engagement anti colonialiste et pan africaniste des forces vives organisées de notre pays, a voulu, en créant la confusion sur le refus des APE, exploiter, d’une manière outrancière, cet engagement, pour les détourner des problèmes du pays, et des préoccupations pour la tenue des « Assises nationales » à laquelle elles sont entrain de travailler ». Cependant, ce qui est encore plus grave pour le Sénégal et l’Afrique dans cette « croisade » de Wade, ce sont les risques d’implosion qu’elle fait courir à l’UEMOA et à la CEDEAO, en parfaite contradiction avec ses professions de foi pan africaniste. En effet, le Comité interministériel de suivi des négociations avec la Commission européenne, des 15 Etats membres de la CEDEAO et de la Mauritanie, s’est réuni à Ouagadougou le 17 Décembre 2007, pour confirmer le rejet des APE, reconduire la Commission CEDEAO dans ses fonctions de « négociateur » au nom des Etats de la région Ouest Africaine, et lancer un appel pour « soutenir et encadrer » la côte d’Ivoire et le Ghana, dans la mise en œuvre des « Accords intérimaires » que la Commission Européenne leur a imposés.

Mais, dés le lendemain, le 18 Décembre 2007, Wade réunissait, dans son Palais présidentiel, un aréopage de forces vives de la Nation, pour les « sensibiliser » sur la nécessité de créer un vaste mouvement au tour de sa personne, « porte parole auto proclamé » de l’Afrique, pour refuser la signature des APE ». (Selon la relation du quotidien le « Soleil » du 27 Décembre 2007 qui a publié intégralement son intervention).

Pis encore, il a réclamé, à cette occasion, le remplacement de cette Commission de négociation avec l’Union Européenne, par la Commission de l’Union africaine, sous prétexte du « respect nécessaire du parallélisme des formes » avec la Commission Européenne qui négocie au nom de l’Europe.

De ce fait, il est devenu parfaitement clair, que Wade veut fragiliser la CEDEAO, en faisant pareille réclamation. Il est évident, que tout ce qui va dans ce sens, ne peut en aucun cas favoriser la matérialisation de notre rêve d’unité économique et politique de l’Afrique, à travers l’organisation de puissants regroupements régionaux, dans une approche dite « par cercles concentriques ».

Cette approche s’est avéré être la voie la plus objective dans cette direction, en particulier, depuis l’échec du forcing de Wade et de Kadhafi pour imposer un « Gouvernement » pour l’Afrique, lors du dernier sommet de l’Union Africaine (U A) à Accra. Un « Gouvernement » pour l’Afrique, avant un Parlement Africain élu au suffrage universel qui en assure le contrôle, est une tentative d’instaurer un pouvoir personnel sur le continent, au nom de la nécessaire « Unité Africaine », qu’aucun démocrate pan africaniste ne saurait cautionner.

C’est pour cette raison que, pour éviter que ceux qui négocient avec l’Union européenne ne soient pas hors de contrôle des Etats et de peuples concernés, que le consensus s’est fait autour de l’idée des régions de négociation, dont six pour l’Afrique, pour mettre fin à la tyrannie de « bureaucrates » qui, à Bruxelles, négociaient avec l’Union Européenne au nom de tous les Etats ACP, lors des précédents accords.

Ainsi, sous couvert d’un « pan africanisme ombrageux », Wade vise, en fait, l’objectif de confier à une « bureaucratie africaine », qu’il rêve d’avoir sous son contrôle à force d’agitation, le soin de négocier avec l’Union Européenne, pour enlever toute influence des forces vives organisées de notre région, sur elle, et sur l’issue des futures négociations, comme ce fut le cas avec les APE.

Mais, ce qui est encore plus inquiétant, c’est quand il réclame, en termes à peine voilés, l’exclusion de la Côte d’Ivoire de l’UEMOA, pour « crime de signature des accords intérimaires ».

Pour justifier une pareille exigence, Wade, lors de cette réunion, a affirmé que « ceux qui ont signé ces accords sont, de jure, exclus des Unions », puisqu’ils constitueraient « un danger » pour la survie de celles ci, du fait d’une concurrence déloyale, par ce que inégale, que les produits européens, par leur faute, vont faire subir à nos produits locaux dans nos marchés sous régional et régional.

Cette position ne repose sur aucun fait d’analyse, pour peu que l’on prenne en compte les textes qui régissent l’UEMOA, que Wade ne peut pas ignorer, sans se disqualifier sur cette question.

En effet, le traité de l’UEMOA dispose, que les produits, qui peuvent circuler dans notre marché sous régional, doivent obéir à l’un des deux critères que sont : être un « produit du cru », ou d’avoir respecté la « règle d’origine », c’est-à-dire, être fabriqué localement dans un pays membre.

Puis qu’aucun produit importé d’Europe ne peut répondre à l’un ou l’autre critère, il ne peut aucunement circuler dans le marché sous régional, sans payer les droits et taxes institués dans la Communauté.

Donc, dans le court et les moyens termes, la signature de ces « accords intérimaires » ne peut pas constituer une menace pour le marché de l’UEMOA, pour peu que la Commission instituée à cet effet pour l’agrément des produits, continue de faire son travail qu’elle fait encore admirablement.

Au contraire, ce sont les marchés des pays signataires de ces « accords intérimaires », qui vont subir la concurrence déloyale des produits européens.

C’est compte tenu de cette situation, que le Comité de suivi a lancé, à Ouagadougou, son appel pour « aider et accompagner » la Côte d’Ivoire et le Ghana, pour qu’ils parviennent à minimiser les effets, néfastes pour leurs produits, de la mise en œuvre de ces « accords intérimaires », et consolider ainsi l’UEMOA et la CEDEAO, rudement mises à l’épreuve par la Commission de l’Union Européenne.

Mieux , le PIT estime, que cet « accompagnement » devrait aussi se traduire par la mise en route d’un large rassemblement des forces vives organisées, au Sénégal et dans notre région Ouest africaine, pour créer, en Europe, une forte opinion publique, capable d’imposer leur annulation, en faveur de l’octroi du « SPG plus » aux pays ACP non PMA.

Seul l’aboutissement heureux d’une telle bataille peut créer de meilleures conditions de négociation, d’égal à égal , avec la Commission Européenne, dans 18 mois, comme convenu entre L’Europe et l’Afrique, et non l’agitation stérile, mais dangereuse pour l’Afrique, que Wade est en train de développer contre les APE, en abusant les patriotes et pan africanistes de notre pays..

A quoi nous appelons, est donc tout à fait le contraire de la « croisade » de Wade, à laquelle vous avez décidé de participer. Connaissant parfaitement votre engagement dans la lutte pour plus de justice sociale dans notre pays, et pour la matérialisation de notre idéal commun de l’unité économique et politique de notre continent, je ne peux que déplorer cette perte gigantesque de votre énergie dans cette entreprise, qui est manifestement une diversion politique de haute voltige, dont seul Wade a le secret.

C’est ainsi qu’il faudrait aussi comprendre, les raisons de sa dernière sortie fracassante, de retour de son voyage de France, depuis le salon d’honneur de l’Aéroport Léopold Sedar Senghor à Dakar, pour dénoncer la non extension du « Traité de Schengen » aux Etats africains, de la même manière que l’ Union Européenne a procédé en faveur des nouveaux pays Européens membres de cette Union.

Une telle critique est tout à fait renversante, quand elle vient d’un Chef d’Etat, qui a été le seul en Afrique, à avoir signé avec Sarkozy, « les accords de la honte » pour rendre opérationnelle son option anti Africaine, à la limite du racisme, surnommée « immigration choisie », que Wade cache derrière le vocable « immigration concertée ».

Cependant, jusqu’à présent, il a excellé à instrumentaliser, alternativement, les attentes des grandes puissances envers l’Afrique, et les frustrations des Africains envers l’Europe, pour se positionner personnellement, dans sa recherche effrénée de leadership sur le continent.

Ce comportement l’a très souvent mis en mal avec ses pairs, et même, il n’y a pas si longtemps, avec le mouvement alter mondialiste, sur la question de l’annulation de la dette des pays en développement, et de l’obligation historique des pays développés d’accroître l’Aide Publique au Développement en leur faveur.

A y voir de plus près, dans sa « croisade anti APE » et l’exploitation abusive qu’il veut faire de la signature des « accords intérimaires » contre la Côte d’Ivoire, il mène, en fait, le même combat que la Commission Européenne, contre la CEDEAO et l’UEMOA, pour avoir été, jusqu’à présent, incapables de la soumettre à leur volonté respective.

C’est pour toutes ces raisons que, pour le PIT, le seul rassemblement et le seul combat qui vaillent pour l’intérêt du Sénégal et de l’Afrique, est de mettre en échec ces manœuvres de Wade.

Elles n’ont d’autres objectifs que de le maintenir encore au pouvoir, le temps qu’il lui faudra, pour finaliser son projet de faire de son fils son successeur à la tête de notre pays, en instrumentalisant l’engagement anti colonial et pan africaniste des forces vives de notre pays, abusés par ses proclamations de foi pan africaniste.

C’est pour cela, que je ne peux que regretter votre participation à cette « croisade », qui va être aussi une nouvelle occasion de dilapidation du peu de ce qui reste encore de nos maigres ressources nationales, pour lui créer une nouvelle cour, au moment même où, notre peuple croule sous le poids de la cherté galopante du coût de la vie, et réclame la diminution du train de vie dispendieux de l’Etat, pour financer la baisse les prix.

Il n’est pas trop tard pour se ressaisir et consacrer toutes nos forces, dans notre pays pour la tenue des « Assises nationales » et, en Afrique et en Europe, pour « soutenir et accompagner » la Côte d’Ivoire, le Ghana, l’UEMOA et la CEDEAO, contre les agressions de Wade et de la Commission Européenne.

Fraternellement, votre compatriote

Ibrahima Sène du PIT/Sénégal

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