Les crânes de griots exhibés à Bandia : scandale ou bonne action ?

Je vous le demande Par Imaniyé (Wootico)


« Je vous le demande… » Que pensez vous de ça ? C’est à cette question qu’Imaniyé vous invitera à répondre régulièrement à partir d’un thème qui l’interpelle ou sur lequel l’attention de Wootico a été attirée. Pour débuter cette série, elle nous emmène dans une promenade touristique qui l’a plongée dans un abyme de perplexité… Visitez le parc zoologique de Bandia, admirez ses gazelles graciles, ses élégantes girafes, ses farouches crocodiles, ses tortues centenaires et… ses crânes de griots ! Est-ce la une action de préservation du patrimoine menacé, ou une profanation d’un lieu sacré ? Je vous le demande…

C’était, en ce bel après-midi, l’occasion de visiter enfin ce fameux parc de Bandia, où on vous rappelle que vous êtes bien en Afrique, en vous permettant de découvrir et de contempler ces animaux sauvages et farouches qu’on a fait venir parfois de très loin jusqu’au Sénégal.

Le guide est sympathique, il fait faire le tour avec cette bonhomie qui fait qu’on le recommande. Il connaît bien son métier, et se meut les yeux fermés dans le parc où, à un moment donné, après avoir débusqué les rhinocéros, effrayé les gazelles pour que l’on admire leur gracieuse course et pisté les girafes, il se fait un devoir d’emmener les visiteurs vers l’une des principales attractions : le baobab sacré.

C’est un arbre gigantesque. Sur la photo souvenir, la jeep ressemble à une boite d’allumettes à côté d’un géant. Dans le baobab, un trou. Devant le trou, un lourd grillage. Et, dans le trou, deux crânes et d’autres ossements humains… A côté du majestueux arbre, un panneau où il est écrit : « Baobab, sépulture des griots sérères. Les griots sont des danseurs et joueurs de tam-tam » !

Je n’en crois pas mes yeux. Quoi ? Un mausolée de griots, assimilés à des percussionnistes et contorsionnistes, dont les restes sont exposés au même titre que les animaux sauvages dans ce zoo ?! J’avais peine à croire que les griots puissent être présentés comme des curiosités zoologiques dans cet endroit qui aurait pu être un lieu de recueillement, et que leur dépouille puisse faire partie du spectacle… Et je pense à ces hommes, ces historiens gardiens de la tradition orale de leur peuple, dont la parole revêtait une telle importance de leur vivant et dont la dépouille est aujourd’hui derrière des barreaux, réduite à une vulgaire attraction touristique au même titre que les crocodiles ! Où a-t-on jamais vu des crânes si indécemment exhibés ? Ah oui, les catacombes… A la différence qu’on n’a pas transformé ces souterrains en zoo, en y mélangeant hommes et bêtes, par respect pour les premiers. On a coutume de dire que l’homme est devenu homme quant il a su faire la différence entre la bête et lui. Les bêtes du parc, quant elles trépassent, ont droit, elles, à une sépulture décente, loin du regard des humains. Les griots sérères qui, de génération en génération ont été enfouis, comme le voulait la tradition, dans le ventre de ce baobab, n’ont plus aucun droit. Leurs os ont été vendus avec le baobab…

Et pourtant, je me suis laissée conter avec ravissement des histoires où il était question de la pluie qui refuse de tomber lorsque le griot est enterré ailleurs que dans cet arbre creux. N’a-t-on pas mis la grande sécheresse des années 80 sur le compte de cet outrage fait à un grand griot de la région, de le mettre en terre ? N’a t-on pas du le déterrer et l’ensevelir selon les règles pour qu’enfin et durant trois jours consécutifs, la bienfaisante pluie ne consente à tomber du ciel sur la terre exsangue ? Dans cette civilisation où la mort est tellement respectée, où l’on a un tel respect pour les dépouilles, voir tout à coup ces crânes derrière les barreaux de ce baobab m’a beaucoup choqué. Et me choque toujours. Certains amis interrogés sur cette question voient dans cette « attraction » du parc, non une injure à la mémoire de ces griots, non un trouble à leur repos éternel, mais bel et bien un acte pratiquement militant de préservation du patrimoine culturel sérère, depuis que sous Senghor, on a interdit cette pratique ancestrale d’ensevelir les griots dans les baobabs sacrés. Etant très respectueuse de tout ce que je ne peux encore comprendre de cette Afrique dans laquelle ma vie se fond désormais, je serai donc prudente à la condamnation formelle de cette situation, si on me démontre qu’il n’y a là rien d’outrageant pour ces défunts.

Voici le début d’un débat auquel vous pouvez contribuer par votre commentaire ! Merci par avance d’agrandir mon esprit pour le moment outré et d’élargir ma compréhension ! Alors, ces crânes de griots exhibés, scandale ou B.A.? Je vous le demande…

Source : Wootico

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