Le hip hop sénégalais, héritier du poète Senghor ?

Rencontres à Dakar

Dynamique, la scène rap sénégalaise se singularise peu à peu grâce à des textes recherchés, flirtant avec la poésie. Entre le 7 et le 9 janvier, le centre culturel français mettait à l’honneur ce « rap poétique » lors de rencontres. L’occasion d’éclairer cette tendance à travers des conférences, ateliers et concert.


Mercredi 7 janvier. Théâtre de Verdure en début d’après midi. Kemp, un graffeur du collectif 2Mgraff fait une démonstration de ses talents. A quelques encablures de là, des adolescents discutent. Babacar, en complet jean large et tee-shirt débraillé sur le dos, entonne alors une de ses petites compositions rap. Ses copains l’accompagnent a cappella. Le texte est amusé, sans prétention, scandé en français et wolof. Seul mot d’ordre : « Faut que ça rime », dit le jeune homme de dix-neuf ans. La rime, le vers de douze pieds, le texte qui fonctionne bien : voilà justement ce qui anime de plus en plus la scène rap sénégalaise.

Dans le droit fil du Français Mc Solaar, puis de Positive Black Soul (PBS), les rappeurs « made in Galsen » s’attèlent aujourd’hui à construire des couplets, comme les poètes leurs versets. Ces amoureux du verbe s’appellent par exemple Daara J, Nix ou encore Carlou D. Leurs mots incisifs, mélangent français, anglais, wolof et servent des propos affûtés sur la réalité sociale du pays.

Rap et littérature

Tidiane Ndiaye, un enseignant de français est enthousiaste. « Certains rappeurs construisent des textes littérairement très élaborés. Ils sont les dignes héritiers de Léopold Sédar Senghor » affirme-t-il au cours d’un débat sur l’historique du mouvement hip hop. En 2007, Xuman, Keyti, Manu wa Bmg 44, et Fatim avaient d’ailleurs mis en musique les textes du président poète sur l’album hommage, Les rappeurs chantent Senghor. Cette même année, mais dans un autre registre, Didier Awadi avait participé à la création Rap Oratorio, Le Requiem Noir.

Un des fers de lance de cette recherche textuelle, c’est aussi Malal Almamy Talla alias Fou Malade du fameux crew Bat haillons Blin-D de Guediawaye. « Dans le rap, on retrouve toutes les formes de poésie et de figure de style », explique-t-il lors d’une conférence. Ellipse, litote, métonymie, oxymore, périphrase, il y en a pour tous les goûts. N’allez pas pour autant lui parler de slam. Cette grande figure de la banlieue fait du rap, comme « une nouvelle forme de poésie ». La nuance ? « Elle se situe dans le rythme, les réalités sociales que l’on décrit et le combat ».

Cours de rap

Inconditionnel des « mots qui dansent » et de la dérision, Fou Malade est aussi animateur d’ateliers de « rap poétique ». Dans le couloir du centre culturel français Léopold Sédar Senghor, une trentaine de lycéens dakarois ont les yeux rivés sur le tableau. Dans ce cours, il n’y a pas de chant. Pas non plus d’instruments de musique. Ici, on apprend à écrire avec des rimes. « Fabriquer un texte, c’est comme le tisserand et les fils » dit Malal. « On a quatre mesures, maintenant on passe à une autre sonorité. Qui peut rapper ce qu’on a écrit ? ». Une demoiselle se lance, timide : « A la tête kilo de mile / pilons, pilez, pilent / même sur les îles, les femmes font la file / sans paresses elles défilent/ allégresse dans la ville / c’est la fête le temps file ».

Sur scène, à la nuit tombée, c’est une autre affaire. Fou Malade est ses trois acolytes du Bat haillons Blin-D, déversent leur flow avec l’énergie des enragés. N’Krumah, Faxman et Niaggas bougent dans tous les sens. Traversent la scène en long en large au rythme des scratches de Dj Alla. Ça rigole, ça tchatche entre les morceaux. Des danseurs se joignent à eux. L’ambiance est bon enfant. Peut-être trop. Comme s’il manquait la chaleur d’un public de banlieue. Malal hausse la voix. Quelques fans timides reprennent alors en cœur : « Noire d’ébène, dans mes gênes, indigène, dans mes veines / la France, la tienne n’est pas la mienne, pleine de haine / homogène me gêne / complice de mon injustice, tu détisses la France métisse de ton fils / qui se tisse et se glisse dans le peace / No justice.... Soninké, arabe, malinké, Toubab, Poular et Bambara, c’est la nouvelle diaspora... ».

Julie Vandal

Source : RFI

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