Le débarquement américain aura-t-il lieu ?


La destination-Afrique n’a jamais été autant courue par des officiels militaires et civils américains que depuis l’annonce, le 6 février dernier, par le président Georges Bush, de la création d’un Commandement unifié des forces armées des États-unis pour l’Afrique. Depuis avril, ils sont nombreux à sillonner le continent pour faire valoir ce programme dont la finalité serait « la promotion de la paix, de la sécurité et du développement ». Mais le projet inquiète et peine à obtenir l’agrément des Etats africains. Le Commandement unifié des forces armées des États-unis pour l’Afrique « renforcera notre coopération avec l’Afrique en matière de sécurité et nous offrira de nouveaux moyens d’accroître les capacités de nos partenaires en Afrique. Il nous permettra d’intensifier nos efforts en vue d’apporter la paix et la sécurité aux peuples d’Afrique et de promouvoir nos objectifs communs en matière de développement, de santé, d’éducation, de démocratie et de croissance économique en Afrique ».

Cette profession de foi du président Bush, à l’attention du peuple américain, résume le message répété par ses émissaires en Afrique pour que l’Africom, selon son appellation consacrée, soit favorablement accueilli. Le vice-amiral Robert T. Moeller, Marie Carlin Yate, respectivement commandant adjoint des opérations militaires et commandant adjoint chargé des activités civilo-militaires de l’Africom étaient, fin novembre, à Ouagadougou dans ce dessein. Auparavant, le sous-secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la Politique, Ryan Henry, avait effectué deux longues tournées qui l’ont amené, tour à tour, en Afrique du Sud, en Éthiopie, au Ghana, au Kenya, au Nigeria et au Sénégal, ainsi qu’au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, en avril, puis au Maroc, en Algérie, en Libye, en Egypte, à Djibouti et au Kenya notamment, en juin.

A ce jour, excepté Djibouti, qui abrite déjà une base et le Liberia dont nul n’ignore la sensibilité américaine, aucun autre pays consulté n’est ni convaincu de l’opportunité de l’Africom, ni prêt à s’engager à héberger ce centre de commandement américain qui devrait être opérationnel en septembre 2008, avec 1 ?000 hommes, militaires et civils confondus. Même la nomination par le président Bush du général africain-américain, William Ward, n’a pas altéré la réticence de ses « frères » africains.

Circonspection et méfiance

Cette fin de non-recevoir, en des accents très diplomatiques par endroits, même si elle peut ne pas être définitive, fleure bon la circonspection et la méfiance des Africains devant la hâte de l’Administration Bush à densifier sa présence militaire sur le continent.

Depuis le désastre de l’opération « Restore Hope », quelque 2.000 GI’s sont positionnés à Djibouti, au camp Lemonnier, donnant le change aux Français. Pourquoi Washington veut-elle aussi soudainement passer à la vitesse supérieure, renforcer ses forces en Afrique, mettre tout le continent - exceptée l’Egypte - et les îles des océans Pacifique et Indien, sous la férule unique de l’Africom ?

Pour nombre d’autorités africaines rétives à l’installation d’une force américaine en Afrique, les réponses à cette interrogation coulent de source. La première serait un prétexte : la lutte contre le terrorisme. Les Américains voudraient faire croire qu’il faut de toute urgence inclure l’Afrique dans le théâtre d’opérations de leur guerre planétaire contre al-Qaïda et ses affidés, sans quoi les foyers virulents de la Corne de l’Afrique et du Maghreb embraseront tout un continent qui, laissé à lui-même, à ses faibles moyens, serait coupable du règne de l’ordre terroriste sur le monde. Le mobile apparent serait donc d’aider l’Afrique à se protéger militairement du terrorisme pour en faire un bouclier protecteur de plus pour le monde entier.

Mais ce deal mis en perspective semble d’autant moins acceptable, du côté de la plupart des capitales africaines, que la crainte est plutôt d’être embarquées dans une « guerre contre le terrorisme » dont elles n’auraient pas le contrôle.

Une forte présence militaire américaine sur le sol africain focaliserait à coup sûr l’attention des terroristes sur ce continent vulnérable et y dupliquerait à plus large échelle les bourbiers afghan et irakien. L’on en a d’ailleurs un avant-goût amer avec le chaos qui prévaut en Somalie.

Militarisation à des fins économiques

Sous un autre angle critique, l’on accuse le gouvernement américain d’exagérer le risque terroriste en Afrique pour y légitimer une présence militaire qui lui permettrait d’atteindre son véritable objectif : amoindrir sa dépendance envers le Moyen-Orient, en s’assurant un approvisionnement sécurisé et durable en pétrole à partir du continent qui lui fournit déjà 15% de ses besoins en hydrocarbures. Un seuil qui pourrait, dans ces conditions, être très rapidement franchi, pour atteindre 25% en 2015, selon les experts en la matière. La mainmise américaine porterait également sur les autres ressources dont regorge le continent.

La militarisation américaine de l’Afrique à des fins économiques, dans le sens « colonialiste » du terme serait également un moyen d’endiguer « le péril jaune », de freiner la montée en puissance de la Chine sur le continent noir. En quête insatiable de pétrole et d’autres produits de base, l’Empire du milieu est en train d’y étendre son influence, par le biais d’accords de financement et de coopération pour le développement nettement plus favorable aux pays africains qu’ils engagent que ceux qui les lient à leurs partenaires du Nord. Chose que les Américains et les autres Occidentaux perçoivent d’un très mauvais œil.

Dans certaines formations politiques africaines opposées aux pouvoirs en place, l’on voit en l’Africom une cinquième colonne fortement armée qui autoriserait les Etats-unis à s’ingérer dans la vie des nations, pour leur imposer les régimes et dirigeants qui leur sont favorables. Comme ils l’ont déjà fait à Djibouti où leur activisme militaire a permis le maintien et le renforcement du régime dictatorial d’Omar Guelleh.

Les autorités américaines s’en défendent, bien entendu. « La lutte contre le terrorisme n’est pas le principal objectif de l’Africom et les États-unis n’ont nullement l’intention de créer des bases dans ce continent ou d’y faire la guerre ». « La mission de l’Africom sera d’aider les pays africains à être plus indépendants en termes de sécurité, à défendre leurs intérêts économiques, à se doter des capacités nécessaires pour assurer la sécurité des installations pétrolières et du transport des hydrocarbures ».

« Africom jouera un rôle diplomatique ». « Il répondra aux besoins humanitaires des pays africains en termes de logistique ». « Notre aide n’est pas conditionnée ». « Nous sommes disposés à œuvrer de concert avec la Chine n’importe où dans le monde. Si la Chine réussit, le reste du monde réussira ». C’est ce qu’on lit ou entend dire...

Partenariat et non-ingérence

A dire vrai, si les missions primordiales d’Africom sont d’aider les Africains à assurer leur sécurité et à se développer, de faire de la diplomatie et de l’humanitaire, le renforcement de l’existant conviendrait bien mieux que l’envoi de troupes armées, même mélangées à des civils. A quoi bon un doublon militaire avec les ambassades, l’Agence des Etats-unis pour le développement international (Usaid) et le Corps américain de la paix dont les volontaires ont depuis fort longtemps conquis le cœur de nombreux Africains, jusque dans les villages les plus reculés ?

En matière de sécurité, n’est-il pas plus indiqué de continuer à entretenir la coopération déjà engagée avec les armées africaines en termes de formation et de renforcement des capacités, mais également de partenariat à l’image des équipes des Forces spéciales américaines qui opèrent dans le cadre de l’Initiative contre-terroriste transsaharienne (Tscti) ?

La paix et la sécurité restent assurément un enjeu majeur en Afrique, au regard des nombreux conflits qui hypothèquent son développement et l’avenir de ses peuples. Toujours est-il que l’Africom aura très peu de chances d’être accepté, s’il ne se limite pas à former des soldats de maintien de la paix ou à porter une assistance en cas de désastre, tout en évitant soigneusement de s’ingérer dans la politique intérieur des pays africains.

L’on s’accorde avec le président Thabo Mbeki pour souligner que ! « lorsque l’Afrique fait montre de sa capacité à résoudre elle-même ses problèmes, les pays développés devraient l’y encourager, plutôt que de dresser des obstacles devant elle ». Et avec Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l’Union africaine, qui a récemment soutenu que : « l’aide au développement devrait cesser de servir de prétexte aux puissances occidentales, pour s’ingérer dans les affaires intérieures des pays africaines ».

La préférence de presque tous les chefs d’Etat africains est pour un partenariat avec les Etats-unis, ou toute autre puissance, dans le sens du renforcement des mécanismes de sécurité de l’Union africaine (UA), dans une optique de prévention et de résolution des conflits et pour la stabilité du continent. Et c’est la voie de la raison...

Par Amadou FALL

Source : Le Soleil

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