La roulette monétaire est lancée, par François Leclerc

Il se confirme que les dirigeants chinois ont lancé un véritable pavé dans la mare. Depuis la publication sur le site Internet de la banque centrale chinoise d’un article en anglais de son gouverneur, Zhou xiaochuan, les réactions n’ont cessé d’affluer ces dernières 24 heures. Du président des Etats-Unis, de son secrétaire au Trésor et du président de la Fed, du directeur général du FMI et du premier ministre britannique, du commissaire aux affaires économiques de la Commission européenne, pour lister les plus importantes. D’autres réactions favorables aux propositions chinoises sont attendues, dont celle de la commission d’experts des Nations unies sur la réforme financière, en attendant que ne se manifestent à nouveau d’autres pays, comme la Russie, qui ont déjà fait savoir qu’ils souhaitent des changements importants au sein du SMI (système monétaire international) à propos du rôle du dollar.


En analysant ces déclarations, on observe un certain flottement américain devant la charge qui vient d’être menée contre le dollar, dont il est proposé de le remplacer par des droits de tirage spéciaux (DTS) gérés par le FMI, car elle n’était d’évidence pas prévue. Une fin de non recevoir d’abord, une première ouverture ensuite. Du côté du FMI, au contraire, avec les précautions diplomatiques de langage nécessaires, on qualifie de « sérieuse » cette éventualité, tout en soulignant qu’elle ne peut pas se faire du jour au lendemain, ce que le gouverneur chinois avait parfaitement anticipé dans son article. En raison de son statut d’hôte du prochain G20, le premier ministre britannique a pour sa part cherché à éviter que la discussion sur cette question ne prenne le dessus sur les autres sujets prévus à l’ordre du jour du sommet : « parmi tous les sujets au G20, il n’y aura sans doute pas de longue discussion sur le point de savoir s’il faut avoir une nouvelle monnaie mondiale », a-t-il déclaré, espérant pouvoir continuer sur ce mode dilatoire. Rien n’est moins sûr.

Les Américains ont réagi d’abord, président en tête, par un refus catégorique de toute discussion et de remise en question du rôle du dollar, pour semble-t-il assouplir ensuite leur position, forcés et contraints, si l’on en croit les dernières déclarations de Tim Geithner. Tout en maintenant que le dollar devait rester « la principale monnaie de réserve mondiale », il a ajouté : « je n’ai pas lu la proposition du gouverneur (chinois), mais, telle que je comprends sa proposition, c’est une proposition conçue pour augmenter l’usage des Droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international, et nous sommes en fait assez ouverts à cette proposition ». Il a aussi déclaré à la chaîne d’information économique et financière CNBC, pour preuve de sa bonne volonté, « je pense que la Chine joue un rôle stabilisateur très important dans la crise financière dans laquelle se trouve le monde (…) Ce qu’ils font pour rendre leur économie plus forte, pour encourager la croissance de la demande intérieure, pour permettre une nouvelle évolution dans leur structure financière de base, ces choses sont des politiques très importantes, et nous travaillons très, très étroitement avec eux ».

Les déclarations des hommes politiques sont une chose, les réalités du marché sont une autre, dont ils finissent par tenir compte. Avinash Persaud, membre de la commission de l’ONU, sur la foi d’informations qu’il n’a pas précisées et dont il n’a pas révélé la source, a déclaré mardi à l’agence Reuters que « les banques centrales s’observent, (…) de nombreux pays veulent peut-être engager un véritable dialogue avec l’administration américaine avant de vendre leurs Treasuries (bons du Trésor) ».

Deux signes inquiétants sont clairement apparus sur le marché obligataire, sans qu’il soit nécessaire de s’engager sur le terrain des spéculations. Le gouvernement britannique vient d’échouer à intégralement placer un emprunt, la première fois depuis des années, alors que la dette publique est en train d’exploser. Une émission obligataire de routine du Trésor US a de son côté rencontré un succès réservé, alors que la Fed s’est concrètement lancée depuis lundi dernier dans l’acquisition d’obligations d’Etat, pour en faire baisser le taux et orienter les investisseurs vers des placements favorisant la reprise économique. Les investisseurs témoignent donc, à leur manière, des mêmes inquiétudes que celles qui ont été exprimées par les autorités chinoises, à propos des dangers inflationnistes des politiques de création monétaire de la Fed, et dans une mesure moindre de la BoE. Ils craignent que les taux réels des obligations d’Etat ne subissent les assauts de l’inflation et décroissent en conséquence.

En réalité, les américains ne devraient pas pouvoir esquiver une négociation d’ensemble à propos du SMI, en l’occurrence du FMI et des DTS, et se résoudre à finalement rechercher un terrain d’entente avec les Chinois, leurs principaux créanciers. Trois têtes de chapitre vont figurer au menu de ces discussions vouées à se tenir dans une grande discrétion.

1/ La place accrue que la Chine va réclamer au sein du FMI, en contrepartie d’une contribution financière plus importante de sa part (les deux sont statutairement liés), contribuant ainsi à augmenter les ressources de celui-ci, et donc son rôle mondial (à la suite des prêts japonais et européens déjà effectué pour l’un, annoncé pour le second). Cela remet de fait en question une question très épineuse, celle de la minorité de blocage que détiennent actuellement les USA sur toutes les grandes questions et qu’ils n’ont pas du tout l’intention d’abandonner.

2/ La modification du panier de devises des DTS, qui devrait désormais inclure également le yuan, ainsi qu’une nouvelle pondération des devises qui le constitue, en défaveur du dollar inévitablement. La proportion sera lourde de conséquences et fera l’objet d’une discussion acharnée.

3/ Un élargissement plus ou moins marqué du rôle des DTS, actuellement unité de compte entre États et institutions financières internationales, dont les Chinois proposent qu’ils puissent être utilisés pour toutes les transactions commerciales ainsi que pour libeller toutes les classes d’actifs.

On voit donc qu’il y a potentiellement beaucoup de grain à moudre, et que chacune de ces têtes de chapitre peut donner lieu à d’âpres négociations et marchandages, nécessitant des compromis difficiles à trouver. Cela prendra du temps. Mais ce qui est certain, sans préjuger de ce qui ressortira de cette situation complexe, c’est que le dollar en sortira avec un rôle amoindri, reflétant les nouveaux rapports de force économiques et financiers de la planète. Non sans conséquences pour les USA et la Chine. Pour les Américains, cela représentera, de manière plus ou moins forte suivant le compromis trouvé, un surcoût pour leurs transactions commerciales internationales et leurs emprunts, pour la Chine, la nécessité de devoir adopter pour le yuan un statut de monnaie convertible, ce qu’elle a toujours refusé, freinant l’essor de ses exportations et de son commerce extérieur, principal appui de sa croissance à ce jour.

Source : Blog de Paul Jorion

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