La Rumeur contre Sarkozy : le marathon judiciaire se poursuit

Six ans que ça dure. Depuis 2002, le ministère de l’Intérieur s’oppose au groupe La Rumeur, et en particulier à Hamé qui répondra à la barre sous le nom de Mohamed Bourobka. Accusé d’avoir diffamé la police française dans un article et malgré deux relaxes, le rappeur va devoir s’expliquer une nouvelle fois devant la cour d’appel de Versailles ce mardi.


En entrant dans le tribunal, Hamé aura en main une pétition de soutien à La Rumeur au bas de laquelle figurent 10 000 signatures : une liste de deux cents pages qu’il déposera sur le bureau du juge en début d’audience. Les fans, encouragés sur le site du groupe à venir le soutenir, devraient également venir en nombre au rendez-vous.

Hamé arrivera avec cinq témoins qui se succèderont avec lui à la barre, au cours de l’après-midi : les deux historiens Jean-Luc Einaudi et Maurice Rajfus, le journaliste Grégory Protche, le sociologue et chercheur au CNRS Jean-Pierre Garnier ainsi que la linguiste Dominique Lagorgette. Ces cinq intellectuels l’ont aidé à élaborer une défense d’ordre politique et prouver, comme en première instance puis en appel, que le contenu de son article est historiquement fondé.

Objet du délit : un article publié dans le fanzine du groupe

L’affaire a débuté en juillet 2002. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, dépose une plainte contre Hamé. Le rappeur est accusé de « porter atteinte à l’honneur et à la considération de la police nationale ». L’objet du délit est un article de trois pages titré : « Insécurité sous la plume d’un barbare », écrit par Hamé et publié en avril 2002 dans le petit magazine gratuit édité par le label de son groupe, « La Rumeur Magazine ».

Le fanzine accompagnait la sortie de « L’Ombre sur la mesure », le premier album de La Rumeur. Le litige porte sur trois phrases de cet article, dont celle-ci : « Les rapports du ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. »

Après avoir été relaxé à deux reprises, en première instance, le 17 décembre 2004, et en appel, le 22 juin 2006, Hamé est renvoyé, contre toute attente, par la Cour de cassation -via l’arrêt du 11 juillet 2007- devant la cour d’appel de Versailles. Hamé, joint au téléphone, explique :

« Le lien de cause à effet, entre la nomination toute récente, au moment du procès, de Nicolas Sarkozy aux plus hautes fonctions de l’Etat et ce renvoi en cassation de l’affaire après deux relaxes, ne fait aucun doute pour moi. »

« Politiser un débat jusqu’ici confiné dans la sphère de la recherche universitaire »

Hamé n’aura certes pas été le premier rappeur à avoir tenu des propos considérés comme diffamatoires qui le conduiront devant les tribunaux -avant lui, Ministère Amer et NTM ont été condamnés en 1995.

Mais Hamé est le premier d’entre eux, soutenu par l’ensemble des quatre autres membres de La Rumeur, à vouloir se servir de son procès « pour ouvrir publiquement et politiser un débat jusqu’ici confiné dans la sphère de la recherche universitaire ». Ce mardi, Hamé se dit déterminé à tenter une nouvelle fois de faire bouger les lignes :

« Il s’agit de refuser que soit considéré comme diffamatoire le fait de critiquer publiquement les épisodes des massacres du 17 octobre 1961, de la station Charonne ainsi que les nombreuses bavures perpétrées à l’encontre de jeunes issus de l’immigration dans ce qu’on appelle les quartiers à partir des années 80. »

« La nouveauté dans notre système de défense sera d’aborder l’article incriminé en tant qu’objet littéraire s’inscrivant dans une tradition bien française, en l’occurrence celle du pamphlet. Pour démontrer qu’avec ce texte, je ne viens pas de nulle part, mais que je m’inscris dans une tradition, et que je suis enraciné dans une réalité sociale, historique, culturelle et artistique française. »Nous avons décidé de mieux démontrer et affirmer que nous avons toute légitimité à faire ce que nous faisons et à dire ce que nous disons. Et c’est essentiel, car en nous intentant ce procès on nous signifie qu’on n’est pas autorisé à s’exprimer sur le plan politique.« 

 »Le groupe de rap le plus structuré intellectuellement que j’ai eu à défendre"

Titulaire d’un DEA en audiovisuel et en sociologie des médias, Hamé est donc résolu à assumer la dimension politique du procès. Son avocat Dominique Tricaud déclarait d’ailleurs il y a un an à Libération :

« C’est le groupe de rap le plus structuré intellectuellement que j’ai eu à défendre, d’une intelligence exceptionnelle. »

« Depuis trois ou quatre décennies s’est forgée dans ces quartiers une mémoire collective qui est traversée et ensanglantée par les crimes policiers et les violences policières racistes demeurés impunis. Ces cinq témoins vont m’aider à prouver que les humiliations policières à répétition font bien partie du quotidien pour un certain nombre de ces jeunes. »

Quelle que soit l’issue de ce procès, Hamé et La Rumeur sont déterminés à aller jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, pour que soit reconnue leur « légitimité à s’exprimer ». Ils ne se font pas d’illusion et savent qu’« il faudra un certain nombre d’affaires comme celle-ci pour qu’on puisse un jour parler librement de ces périodes sombres de l’histoire de France ».

« Avec les frais de justice, on aurait pu financer deux ou trois albums »

En attendant, les pertes financières occasionnées par ces démêlés avec la justice fragilisent les finances de leur jeune label, La Rumeur Records, comme tient à le préciser Hamé :

« Avec l’argent investi dans cette bataille juridique, on aurait pu financer deux ou trois albums ou deux ou trois tournées ou produire un jeune groupe. Mais nous avons dû consacrer ces vingt mille euros à nos frais d’avocat. »

« L’équation »médiatisation du procès« = »explosion des chiffres de vente de disques« ne se vérifie pas dans notre cas, même si un nouveau public nous a découvert à la suite de cette affaire. Mais nous ne nous plaignons pas, car on estime que c’est aussi un des rôles de La Rumeur que de livrer ce genre de combats. »

A la fin du reportage télé réalisé au moment de la condamnation de NTM, qui date de1996, Jack Lang déclarait :

« Au moment où on va faire entrer André Malraux au Panthéon, je ne peux pas ne pas me souvenir que des censeurs de tout poil avaient demandé au ministre de l’époque d’interdire la pièce de Jean Genet ’Les Paravents’, qui mettait en cause les militaires pendant la guerre d’Algérie. »Et André Malraux leur a répondu avec vigueur : ’Il faut réfléchir à deux fois avant de décider de jeter la liberté par la fenêtre’. Malraux avait conclu : ’Je choisis la liberté.’ Et je choisis, à l’image de Malraux, la liberté."

Source : Rue89

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