Junior Tshaka ou l’indignation souriante

Didier Awadi et Junior Tshaka, rencontrés à l’heure des répétitions. (swissinfo) Didier Awadi et Junior Tshaka, rencontrés à l’heure des répétitions. (swissinfo) Neuchâtel à l’heure sénégalaise ! Junior Tshaka, fou d’Afrique et de reggae, accueille en Suisse Didier Awadi et quelques autres musiciens de Dakar pour fêter la sortie de son nouvel et bel album, « Il est temps... ». Interview en stéréo.


Un album qui roule tout seul. Qui chaloupe et vous emmène. Du reggae, bien sûr, mais qui emprunterait autant à la terre africaine qu’au sable jamaïcain. Un album qui foisonne de tubes potentiels, par la simplicité des mélodies et l’efficacité des arrangements. Et la lumière qui le traverse de bout en bout.

Un jour, Junior Tshaka se retrouve à Dakar. « L’envie de fouler le sol africain », dit-il. Il tombe amoureux de là-bas. Y retournera avec son groupe de reggae d’alors, « Akamassa », pour deux concerts. Et il y retournera encore.

Sur son nouvel album, le titre « Le monde est un grand village » témoigne de sa relation avec la capitale sénégalaise : la chanson y a été en partie enregistrée, avec la participation de plusieurs artistes locaux, dont Didier Awadi, ancien « Positive Black Soul ». Une aventure qui se prolonge aujourd’hui avec la venue en Suisse de plusieurs musiciens sénégalais pour un spectacle qui se promène à Winterthour, Neuchâtel, Nyon, Porrentruy... swissinfo : Didier Awadi, comment, à Dakar, regarde-t-on débarquer un jeune Suisse imprégné de musique africaine et jamaïcaine ?

Didier Awadi : Soit on se dit « un de plus » qui vient pour un ’featuring’ ! Soit on regarde ce qu’il a de plus. Et lui, ce qu’il avait de plus, c’était une démarche sincère, beaucoup d’humilité, l’envie de « partager avec nous ». Beaucoup de gens viennent nous voir avec un projet... et ça n’aboutit jamais à rien. Alors que Junior Tshaka avait un beau projet, qui va en plus dans les deux sens. Il vient chez nous, et puis il a la générosité de nous inviter chez lui pour découvrir sa culture.

On ne se connaît pas depuis très longtemps, mais dans sa musique comme dans la mienne, il y a le désir de vivre dans un meilleur monde, un désir de justice. swissinfo : Beaucoup de douceur parcourt « Il est temps... » Même sur les sujets graves, pas de colère affichée. Junior Tshaka, vous avez la colère rentrée, l’indignation souriante ?

Junior Tshaka : J’ai été en colère. Si on écoute mes premiers albums, j’y suis clairement plus en colère. Mais j’avais envie de sortir de ça, parce qu’on ne fait rien de bon dans la colère ; ça m’a fait du bien de la dégager, ça m’a fait comprendre ce qui me fâchait. Mais je me suis retrouvé avec un public qui me suit, qui aime les moments qu’on partage en concert, et pour ce nouvel album, je me suis dit que ce n’était pas ma colère que je voulais lui transmettre, mais des choses plus positives, plus posées.

Je ne mets pas de côté les problèmes, l’injustice, mais je ne veux pas leur jeter ma colère sur la tête. Je veux relativiser un peu pour que le dialogue soit plus serein, plus souple, plus doux.

Junior Tshaka, un pont entre Dakar et Neuchâtel... (swissinfo) swissinfo : Vous prenez le risque d’avoir parfois l’air d’une grande candeur : « Il est temps qu’on s’unisse, qu’on se rassemble », « Le monde est un grand village »... La réalité de Dakar n’étant pas celle de Neuchâtel, comment le très engagé Didier Awadi réagit-il à ce côté « doux rêveur » ?

Didier Awadi : Il faut rêver, il faut oser assumer ses rêves et donner corps à ses rêves. Ceux qui ne rêvent pas ne réalisent rien. On a rêvé de voir Mandela libre, aujourd’hui il est libre. Il a rêvé de se voir libre, il est président ! On a rêvé que la Suisse soit dans Schengen, elle est dedans ! (Rires)

L’Union européenne, il a bien fallu que quelqu’un commence par la rêver, même si tout le monde disait : « Il est naïf, cela ne va jamais se faire ». Je crois au pouvoir du rêve. Je suis un extrémiste du rêve ! swissinfo : Néanmoins, il semble qu’il y ait une démarche réellement politique chez Awadi, et plus poétique, ou rêveuse, chez Tshaka...

Junior Tshaka : C’est possible. Je ne me pose pas la question quand j’écris. Et je me méfie de la politique, comme des étiquettes. Par contre, je n’ai pas du tout l’impression d’être désengagé. Je fais partie de cette jeunesse occidentale qui rêve de justice, je fais partie de la mouvance altermondialiste. On rêve, en effet, d’une justice mondiale, d’un commerce équitable, de tout ce qui représente les grands défis du 21e siècle. On ne va pas pouvoir continuer comme ça...

Utopique ? oui. Mais le système en place est aussi utopique, puisque quand on voit où va le monde, il est encore plus naïf de croire qu’on va pouvoir laisser aller les choses comme ça plutôt que de trouver des solutions. Sous cet angle, est-ce que le système actuel n’est pas aussi une grosse utopie ? swissinfo : Ce monde-là suscite chez vous des titres en forme de clin d’œil, comme « La crise sur le gâteau »...

Junior Tshaka : Cela fait un moment que je chante la crise. Mais il fallait qu’il se passe quelque chose dans le monde de la finance pour qu’on parle enfin de crise mondiale, alors qu’elle est là depuis longtemps.

L’année passée, des amis vivant dans des régions reculées du Sénégal me disaient qu’ils n’auraient pas assez de céréales pour tenir l’année... Quand on raconte ça en Suisse, cela ne frappe personne. Mais quand tout à coup il y a un krach boursier, alors là, tout le monde serre les fesses. « La crise sur le gâteau », je l’ai écrit pour dire cela. Qu’on a ajouté quelque chose, mais que le gâteau était déjà en crise depuis longtemps. swissinfo : Comment abordez-vous les concerts de ces jours ?

Didier Awadi : Du bonheur : être sur scène, c’est du bonheur. Et puis connaître un peu mieux la Suisse. D’habitude, quand on passait ici, c’était le show, puis on repartait. Là, je vis trois semaines à l’heure suisse !

Junior Tshaka : Pour moi, c’est un rêve qui se réalise. swissinfo : Ce dimanche, à Neuchâtel, en plus des artistes sénégalais et de Tonton David, 145 enfants vont vous rejoindre pour trois chansons...

Junior Tshaka : J’ai déjà fait deux ou trois répétitions avec eux... J’ai les poils qui sont restés tendus pendant plusieurs jours ! J’espère qu’on va réussir à transmettre cette émotion, parce que c’est énorme. swissinfo : La prochaine étape pourrait être les chansons de Junior Tshaka à Dakar, avec les enfants de Dakar. Didier, vous organisez ça ?

Didier Awadi : C’est du domaine du possible ! Un rêve de plus qu’il faut concrétiser, rapidement !

Bernard Léchot, Neuchâtel,

Source : swissinfo.ch

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