Interview de Xuman & Keyti


Comment est née le concept du JTR (journal télévisé rappé) ?

XUMAN : Je vais paraphraser un monsieur qui s’appelle Chuck D, l’un des fondateurs de « Public Enemy » (l’un des premiers groupes de RAP), qui disait que « le rap est le CNN de la route », c’est aussi simple que ça. Moi dans mon entendement, tout ce qui est parlé peut être rappé. Si aujourd’hui, des rappeurs se permettent de donner des nouvelles avec ce concept JTR, c’est parce que, c’est ce que l’on a toujours fait. La seule différence est qu’on utilise de nos jours de nouvelles technologies. On a le Web, on a les réseaux sociaux pour se permettre cela. Il fût des temps où les gens fonctionnaient avec les cassettes, il fallait enregistrer puis attendre que ça sorte pour avoir l’analyse d’une situation. Mais maintenant, on est au stade où l’on est obligé de suivre l’évolution technologique, on écrit au jour le jour, on enregistre et en fin de semaine, on poste, on fait le montage et puis boum ! Dans la semaine d’après, c’est disponible sur Internet et également à la télévision. Parce que c’est comme ça que le monde a évolué. Peut-être que dans quelques années, on pourra assister au journal rappé quotidien, qu’on puisse avoir de la météo, le journal sportif et d’autres déclinaisons. Comment les choses vont évoluer, on ne sait pas trop. Et puis, on n’aura peut-être pas d’autres personnes qui vont venir renforcer l’équipe. C’est possible avec le temps, nous, en le faisant, on s’est dit qu’il fallait le faire et voir comment ça allait réagir. Nous, avec le produit fini, on était satisfait du premier résultat. Après, avec le buzz que cela a fait, ça nous a confortés dans notre décision de continuer à le faire.

Ne pensez-vous pas que vous êtes allés trop loin en vous substituant aux journalistes ?

XUMAN : Mais en vérité, ce que le rappeur fait, c’est la même chose que ce que le journaliste fait. On nous appelle les griots modernes, on nous appelle même les journalistes, les chroniqueurs de la société, les porte-voix, les revendicateurs… Et tous ces noms… C’est ça le hip-hop. Vous avez une fois regardé le journal en remuant la tête non ! Parce que le journal, c’est trop morose, à la limite stressant. Nous, on s’est dit pourquoi ne pas faire la collecte des informations et puis, la traiter à notre manière ? On donne notre avis, on fait le commentaire de l’actualité en version rappée.

Mais connaissez-vous les règles du métier pour confectionner un journal télévisé ?

KEYTI : Je ne pense pas que ce soit un délit de vouloir présenter un journal à sa façon.

Mais est-ce que toute personne peut se réveiller pour présenter le journal à sa façon ?

KEYTI : On ne se positionnepas en tant que journaliste, c’est très clair. Dès le départ, on a dit que c’est une œuvre artistique. Une œuvre artistique s’inspire de tout, que ce soit pour la musique ou pour la peinture, et puis, je pense que le journal télévisé n’est pas intouchable. Nous, on part juste de ce principe, je pense que dès le premier numéro, on a donné le ton. Dans la mesure où, non seulement on part de faits réels, par exemple, des enfants qui sont morts à la Médina, on en parle, et on fait notre petit commentaire. Alors que tout le monde sait que les journalistes, à part les éditorialistes, ne font pas de commentaires dans les articles, ils se limitent aux faits.

XUMAN : S’il vous plait ! Ne nous appelez pas des journalistes. On n’est pas des journalistes au sens déontologique du terme. On n’est pas là pour faire une concurrence aux journalistes. Nous, on vient justement apporter une nouvelle vision différente de l’actualité. On ne prétend nullement porter l’habit de journaliste… Et puis, on est fier que ce journal là ait permis d’avoir une vision différente du hip-hop. Comme je l’ai toujours dit, le hip-hop fait énormément de choses dans ce pays. Il y a « Afrique Urban » qui fait des ateliers, qui forme des jeunes, il y a Malal Tall qui fait la tournée des prisons, qui y apporte des dons, qui fait des ateliers d’écriture pour les jeunes délinquants. A chaque fois qu’il y a des innovations dans la musique sénégalaise, c’est le hip-hop, ce n’est pas de notre faute. On fait avancer les choses, mais malheureusement la lumière est souvent mise sur l’aspect négatif. Pourtant, on ne verra jamais les rappeurs organiser un anniversaire où les gens viennent verser des millions sur eux. Par contre, on va voir des rappeurs qui vont créer des concepts, qui vont faire évoluer les choses. Quand on fait le journal, on invite Ombré Zion, Didier Awadi, on ouvre le débat de sorte que cela puisse avoir assez d’impacts. Le hip-hop a cette force-là. Il a la force de se recréer à tout moment, c’est pour cela qu’il existe depuis plus de 30 ans… (Keyti coupe)

KEYTI : Pour simplifier, en tant que journaliste, vous êtes venu vers le journal rappé ? C’est cela la spécificité du journaliste, il va vers l’info, il l’a cherche, alors que nous, nous reprenons le noyau de l’actualité. On entre dans une catégorie purement artistique dans la mesure où, quand on écrit nos textes, on tient à ce qu’ils aient de l’humour, beaucoup de sarcasme et à la fin, c’est drôle. Je pense qu’une œuvre artistique peut s’expliquer de la sorte.

Concrètement, comment avez-vous eu l’idée de faire ce concept ?

KEYTI : Nous n’avons pas été les premiers à faire le journal rappé. C’est en France que cela a commencé avec DERKA. C’est le plus connu de ceux qui l’ont fait avant nous. Il y a par exemple quelqu’un qui est en Australie, qui l’a fait bien avant Derka. Toujours est-il que l’idée est venue de Xuman qui m’a fait part de son projet. On habite le même quartier, je l’ai (l’idée) trouvée assez excitante et puis, on a commencé à travailler dessus. Parce que moi, personnellement, ce que je cherche dans un projet, ce sont deux choses : d’abord m’amuser à le faire, ensuite, me dire que financièrement, cela peut marcher.

XUMAN : Il y a quelques années, c’est en 1998-1999 quand j’étais à Walf, quand Ndiaye Doss finissait son journal, je lui disais : « Mais cela pourrait être amusant de faire un journal rappé. » Après, j’ai écrit une ou deux esquisses de morceaux en 2007 pour mon album. L’idée était de faire un morceau 100% journal avec des reporters, des chroniqueurs, etc. Mais là aussi, j’y ai renoncé. Un jour, j’ai vu Derka à la télé et je me suis dit : voilà ! C’est ça l’idée. Et puis, petit à petit, avec la sortie de mon album « liloumou donn », je me suis dit que c’était bête d’attendre qu’il y ait un événement pour faire un single, alors que les choses s’accélèrent, il y a beaucoup d’informations… Malheureusement, il faut trouver un partenaire… Et finalement, j’ai trouvé un bon partenaire avec qui je pouvais le faire. C’est ce qui a fait réellement revivre l’idée, j’en ai parlé à Keyti. Et puis voilà ! Il y a eu Mass du studio Level qui était partant. Entre temps, il y a eu No Face qui a fait la musique. Et c’est parti ! Le projet a ainsi démarré. L’émission numéro 00 a été faite en septembre, il a fallu 6 mois pour que le numéro UN aboutisse et les gens ont apprécié. C’est de la création artistique. Il y a eu un retentissement énorme.

Comment se fait le travail, j’imagine que le volume de travail est énorme. Y a-t-il une équipe derrière ?

XUMAN : C’est un chalenge hein ! Moi personnellement, j’écrivais dans un magazine de la place où je faisais des chroniques, et puis j’ai arrêté. Mais l’écriture a toujours été ma passion. Et puis non ! Ce n’est pas si dur. La liberté que nous avons de traiter l’information fait qu’on ne sent pas le volume de travail. Quand Keyti parle de Idrissa Seck, moi, ça me fait peur parfois (il rigole). Mais, il n’est pas le seul à penser ainsi. On pose un concept, un projet pour mieux acquérir plus de liberté, mais attention, on ne fait pas de diffamation, on se moque des gens du Pds (Parti démocratique sénégalais) qui sont trainés en justice et voila quoi, c’est amusant et on informe en même temps.

KEYTI : En même temps, quand on parle de la liberté d’expression, on ne doit pas y mettre des limites. Maintenant, on est conscient de la liberté de ton. Par exemple, le ton qu’on a pour parler de Macky Sall, au Zimbabwe, les journalistes, les artistes ne l’ont pas. Il y a 12 ou 15 ans de cela, on ne l’avait pas. C’est aussi cette compréhension qu’on a de ce concept, on pose un projet qui va aussi nous permettre de grignoter du terrain par rapport à la liberté d’expression. Mais on se met des barrières, on peut se moquer des gens du Pds qui sont interdits de sortie du territoire, mais on ne va pas diffamer, on ne va pas verser dans la vulgarité, etc.

Techniquement, comment se fait le travail ?

KEYTI : Il y a une toute petite équipe derrière. Il y a No Face qui s’occupe de la musique. Il livre au minimum deux musiques par semaine, on fait le choix puis, il y a le graphisme, une charte est là et on l’utilise toutes les semaines. On a une personne qui nous aide dans la collecte des informations. On fait un peu le rappel de l’actualité récente, très subjectivement, on fait le choix des informations à traiter, et quand on est d’accord, on commence à écrire et enregistrer. Mais c’est très éprouvant parce qu’on enregistre le dimanche jusqu’à 04-5heures du matin, on filme le lundi, donc à 09h on est debout. Ce qui fait que les textes rappés, on les écrit au studio. Du coup, on enregistre en lisant et le lendemain, il faut faire un playback avec… Le mardi, il faut qu’on envoie tous les textes qui passent sur la bande blanche. Mercredi et jeudi, on vérifie le montage et, au plus tard, chaque jeudi, on a un produit fini.

XUMAN : Oui ! Je pense que le succès que le JTR a, n’est pas gratuit. C’est fait avec beaucoup de professionnalisme. Il faut voir comment le travail est fait pour savoir.

A part le buzz du web, les télés internationales qui le reprennent et tout, quelles sont les retombées financières ?

XUMAN : Pour l’instant, il n’y a pas d’argent. La diffusion est faite par la 2STV. Peut-être qu’avec la venue des sponsors, il y aura de l’argent. Sûr ! Pour l’instant, tout ce qu’on fait est sur fonds propres. Mais le plus important pour moi et Keyti d’ailleurs, est qu’on est en train d’écrire l’histoire. Cela fera partie de l’histoire de la musique sénégalaise et de l’audiovisuelle.

D’autres innovations avec le JTR ?

KEYTI : Chout ! Laisse tomber ! Mais Xuman m’a dit beaucoup d’idées.

Comme ?

XUMAN : Tu sais, on a fait plein de choses. Mais le JTR, c’est autre chose. Par exemple, quand on est allé au Bsda (Bureau sénégalais des droits d’auteur) pour l’enregistrer, ils ne savaient pas où classer le produit (rire). C’est à la limite une production hybride, un mélange de genres.

Finalement, dans quelle catégorie l’avez-vous enregistré ?

XUMAN : Finalement, comme émission télé, mais aussi comme une œuvre musicale. Pour revenir sur les retombées, on va y gagner de l’argent parce que notre journal, quand on le met sur Youtube, c’est pour essayer de monétiser, mais aussi y faire la promotion. Et le résultat… il est repris dans beaucoup de chaines, il est diffusé sur LCI, sur M6, des choses qu’on n’espérait pas.

KEYTI : Vous savez ! Au début, on disait qu’il y a un million de rappeurs. Aujourd’hui, cela n’impressionne plus. La vraie question est de demander si socialement il y a des modèles de réussite du RAP. Nous voulons être un modèle de réussite justement avec le JTR. Donc, aujourd’hui, la musique est en crise, que ce soit le RAP, le Mbalax ou autre. Donc, il faut savoir s’adapter et c’est qu’on a fait. Et bien sûr, il va y avoir des retombées financières. Parce que nous, dès que nous avons sorti le premier numéro, il y a eu des gens bien portants financièrement qui se sont approchés de nous pour une association. Et comme on dit (mag dou feethie si yallna dee)

Entretient réalisé par Mame Sira Konaté et Yaye Astou Fall pour gfm

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