Interview de Tiken Jah Fakoly


Le verbe est toujours serti dans un franc-parler. Tiken Jah Fakoly, qui retrouve la Côte d’Ivoire détruite par cinq ans de guerre, après cinq ans d’exil, a mis ses pieds dans le régime de Abdoulaye Wade en lui reprochant sa gestion patrimoniale du pouvoir. En vrai « Africain » qu’il est, il ne s’est pas empêché de dire dans cet entretien accordé avant son spectacle de mercredi, ses vérités sur les maux de son pays, l’Afrique.

Tiken cinq ans après votre exil, comment avez-vous trouvé votre pays ?

J’ai retrouvé un pays un tout petit peu dégradé. Les routes au Nord et au Sud sont presque inexistantes. Un pays dégradé, c’est normal. Si pendant cinq ans, les gouvernants n’ont fait que financer des armes tant au Nord qu’au Sud, il n’était pas alors question que des projets de développement soient ficelés. Mais, je pense que notre pays peut repartir à zéro parce qu’il est le pays le plus apprécié d’Afrique. La nature lui a donné énormément de ressources. Ces cinq ans de guerre, c’est comme un Cd et on appuie sur le bouton pause pour dire stop à un moment donné. Nous étions donc en pause. Il y a vraiment des choses, qui se sont dégradés mais la Côte d’Ivoire reste debout.

C’était aussi difficile de retrouver ses frères et ses sœurs après cinq ans ?

C’était vraiment difficile. Mais, c’était le prix à payer quand on est un artiste engagé. Il y a eu des choses que j’ai ratées durant les cinq ans. Je fais du reggae et je ne fais pas de la musique alimentaire. Je suis libre dans mes pensées et je respecte la liberté d’opinion. Le reggae est une musique pour éveiller les consciences.

Pourquoi avez-vous senti le besoin de retourner en Côte d’Ivoire ?

J’ai senti le besoin d’aller et de chanter la réconciliation parce que les Ivoiriens sont fatigués. Cela fait cinq ans que nous sommes en guerre, que le pays n’a cessé de s’appauvrir. Cela fait également cinq ans qu’une minorité ne fait que bénéficier de cette guerre. Maintenant, il y a énormément de nouveaux riches en Côte d’Ivoire. Donc, il était temps que cette guerre s’arrête. Le président de la République (Laurent Gbagbo) et le Premier ministre (Guillaume Soro) ont signé un accord de paix. Même si cet accord ne fait pas l’unanimité, il va permettre aux Ivoiriens de se parler. Donc, il était important que j’apporte ma contribution. C’est maintenant qu’il fallait le faire sinon, on risque de dire encore que je n’aime pas mon pays.

Depuis l’avènement de cette guerre, chaque artiste se voit obligé de jouer et à Abidjan et à Bouaké. N’est-ce pas une preuve que la guerre n’est pas finie ?

(Très hésitant). La Côte d’Ivoire est aujourd’hui unifiée. Je pense que la paix est revenue. Il y a un accord qui est signé et il nous permet de nous rapprocher les uns des autres si les politiques sont sincères avec nous parce que je vois que les populations sont sincères avec nous. S’ils sont vraiment sincères, nous devons nous retrouver dans un pays réconcilié.

Vous avez alors toutes les garanties de sécurité pour vous rendre à Bouaké lors de votre prochain concert (15 décembre) ?

A partir du moment où le président de la République et le Premier ministre ont signé des papiers pour me dire qu’ils sont au courant que je vais venir en Côte d’Ivoire, je ne risque rien. Et puis l’organisateur du concert a fait de la politique avant de laisser tomber. Il connaît donc tous les circuits et il est très prudent. Il connaît certains systèmes. Je pense que la sécurité est aujourd’hui assurée pour qu’on fasse un concert à Bouaké. Les autres villes auraient été plus dangereuses pour moi. J’avais des gardes du corps lors des premiers concerts, mais le lendemain, je leur ai dit de partir parce que je voulais tâter le pouls de la ville comme à Yopougon. Mais, j’étais en sécurité.

Peut-on dire que cette guerre ivoirienne était un moment d’explications entre les frères du Nord et les frères du Sud ?

Oui ! C’était véritablement une guerre d’explications entre les frères du Nord et du Sud. Nous nous sommes expliqués. Le Nord a aujourd’hui compris pourquoi le Sud était fâché et le Sud a aussi compris pourquoi le Nord était fâché. Cette guerre démontre finalement que personne n’a le monopole de la violence. Tout le monde peut-être violent. Les Dioulas du Nord et les Nordistes qui ont été vus comme du bétail électoral et comme ceux qui ne régissaient pas, ont alors pris les armes pour montrer qu’ils sont des citoyens comme les gens du Sud. J’espère que les Ivoiriens ont compris parce que cette guerre est tout simplement venue du refus d’accepter la candidature de Alassane Ouatara. J’espère alors que les Ivoiriens ont compris.

Vous croyez vraiment au retour de la paix de façon définitive en Côte d’Ivoire ?

Oui ! J’y crois fermement parce que les Ivoiriens veulent la paix. J’ai fait le tour de certaines villes et j’ai constaté que les Ivoiriens n’attendaient que la paix. Vous voyez Guillaume Soro et Laurent Gbagbo qui ne se parlaient pas, partagent maintenant le thé, partagent les avions. J’y crois. Ils n’avaient pas d’ailleurs le choix parce que les gens du Nord et les gens du Sud étaient tournés vers la paix. Donc, les politiques ne pouvaient pas compromettre cette paix. Mais, on a toujours des problèmes avec les politiques, il va falloir alors rester vigilant parce que la Côte d’Ivoire ne s’attendait pas à la guerre.

Est-ce que ce qui s’est passé va servir de leçons aux Ivoiriens ?

J’espère ! J’espère que tous les Ivoiriens vont comprendre. J’espère que tous les Africains vont également comprendre. Même les Sénégalais ne sont pas l’abri. Les Ivoiriens disaient que la guerre que c’est pour les Libériens ou les Sierra Léonais. On se disait que nous sommes des frères et des sœurs et tout le monde sait que ce qui s’est passé. Vous voyez, donc, que nos hommes politiques sont capables de tout. Ils s’insultent le matin et l’après-midi, ils se retrouvent quelque part. On ne peut pas imaginer un jour Idrissa Seck devenir le vice-président de la République du Sénégal après tout ce qui s’est passé avec le Président Wade. C’est fou.

Je pense que nos hommes politiques sont capables de toutes les acrobaties, ils sont capables de provoquer les guerres pour juste garder leur fauteuil présidentiel. Je demande donc au peuple sénégalais de rester conscient, de rester éveillé et de prôner l’unité. Je demande aux marabouts et je leur dis que leurs ancêtres qui ont fait qu’aujourd’hui, ils ont gardé leurs postes de marabout et leurs places dans la société sénégalaise, de réagir. Cela veut dire que leurs prédécesseurs ont été présents à chaque fois qu’il y avait une crise. Ils doivent continuer à jouer ce rôle pour préserver la paix sociale, pour consolider la société sénégalaise et arrêter les dérives qui se profilent à l’horizon.

Apparemment, vous semblez être déçu par la situation politique du Sénégal ?

Une grande déception. C’est une véritable déception parce que le Sénégal a porté le Président Wade au pouvoir de manière spéciale. C’était le Sopi, c’est-à-dire le changement. Il y a des choses révolues. Je lui reproche d’impliquer ses enfants dans la gestion du pays. Les gens n’ont pas voté Karim Wade, mais bien Abdoulaye Wade. Ce sont des choses qui choquent. Le Sénégal est en danger parce que le Président Wade a déçu tout le monde.

Vous faîtes allusion à sa probable succession par son fils ?

Je pense que ce n’est pas possible. C’est un rêve, qui ne va pas se réaliser. Les Sénégalais sont mûrs et ils n’accepteront pas que leur pays, qui cherche à être démocratique, soit transformé en royaume où le roi donne sa place à son fils. C’est vrai que certains Présidents ont du sang d’empereur dans leurs veines. Mais, cette époque est révolue. C’est un rêve.

Pourquoi est-ce un rêve ? On a vu tant de scénarios similaires en Afrique ?

Parce que ce serait une erreur, s’il fait ça quand il va partir il ne sait pas ce qui va se passer derrière lui. Je pense qu’il serait bien qu’il protège sa progéniture de son vivant. Il doit les éloigner de la gestion des affaires du pays. Le Président Boigny avait fait éloigner ses enfants de la gestion de l’Etat, ils mangent tranquillement leur argent. Si le Président Wade est malin, il ne doit pas impliquer ses enfants dans la gestion de l’Etat. S’il écoute mes conseils tant mieux et sinon, on en reparlera un jour. Je m’arrête là parce que le Sénégalais sont mûrs et je suis convaincu qu’ils ne laisseront pas faire. L’opposition, je parle des Moustapha Niass et autres, doit davantage faire front pour ne pas l’accepter. Mais, le problème en Afrique est que les opposants, une fois au pouvoir, changent carrément de position et vont se réfugier sous le parapluie de l’Occident et ne s’occupent que de leurs propres intérêts. C’est souvent le cas.

Vous voulez dire que les politiques ne sont pas toujours à la hauteur en Afrique ?

Nous n’avons pas été satisfaits. Le bilan est négatif. Aucun Chef d’Etat ne nous satisfait. On ne peut montrer un quelconque Chef d’Etat en Afrique en le citant comme exemple. Ça n’existe pas. Nelson Mandela l’était mais il n’est plus président de la République et il n’a plus le pouvoir d’agir. Nous sommes déçus sur toute la ligne. On ne peut pas comprendre que cette jeunesse, pendant quarante ans, qu’on ne soit pas arrivé à la faire rêver. Si on avait réussi à la faire rêver, elle n’aurait pas pris les pirogues pour aller en Europe. Je n’attaque pas les Chefs d’Etat mais je dis ce que je pense. Je fais du reggae et je dis haut et fort les maux de l’Afrique. C’est tout.

Quand comptez-vous retourner définitivement en Côte d’Ivoire ?

Je devrais retourner en Côte d’Ivoire après les élections. J’ai une obligation d’être impartial. Je suis un artiste de reggae et il faut que je sois impartial. Ce que je fais. Je dois donc rester loin du pays. Après les élections, je reviendrai mais cela ne veut pas dire que je ne vais pas voter. Je vais le faire dans n’importe quelle ambassade où je me trouverais parce que Doumbia Moussa (son nom à l’état civil) est un citoyen. Je resterai loin de tout débat politique pour que Tiken Jah Fakoly puisse s’effacer de cette période électorale. En plus, je dois terminer ma maison parce que je ne peux pas continuer à séjourner dans les hôtels. Ce sera vraiment mal perçu. Vous comprenez.

Alors, vous allez quitter le Mali qui vous avez accueilli après votre départ de la Côte d’Ivoire ?

Je vais quitter le Mali difficilement parce que j’y ai vécu beaucoup de choses. On m’a prouvé que je n’étais pas un étranger et que je suis là-bas chez moi. Je voudrais simplement dire que je suis reconnaissant envers le peuple malien. Il y a le Festival que j’ai organisé là-bas et il est tournant. Nous avons organisé le premier festival au Mali, le deuxième au Niger. Nous allons demeurer toujours au Mali parce que nous y avons nos intérêts. Mon passage au Mali m’a permis de m’enrichir en y mettant des instruments traditionnels comme la kora ou le balafon. J’en suis fier.

Cinq ans d’exil, le prix à payer pour la liberté d’expression a été très élevé ?

Je ne regrette aujourd’hui absolument rien. On m’a demandé dernièrement sur le plateau de la télévision ivoirienne, si je regrette cet exil et j’ai répondu que je ne regrette absolument rien. Un grand garçon comme moi, quand il pose des actes, il doit l’assumer. Si c’était à refaire, j’allais refaire la même chose. Aujourd’hui, nous sommes engagés dans la voie de réconciliation et je suis prêt jusqu’au bout pour que les Ivoiriens retrouvent la paix définitivement.

Pourquoi le titre L’Africain pour parler à présent de votre dernier album ?

L’Africain pour affirmer mon africanité. Pour dire que je suis fier d’être africain. Je pense que toute la jeunesse africaine doit l’être. Je dis que l’Afrique est le paradis parce que tout reste à faire. Si tu viens au Sénégal, tu peux acheter un terrain à 20 000 francs Cfa dans un village alors qu’avec un million on ne peut rien obtenir en Occident. C’est ici que tout reste à faire. Vous voyez le nombre d’Occidentaux en Afrique et ils ne veulent plus partir parce qu’il y a le soleil. Ils s’habillent comme ils veulent. La beauté du temps est un luxe pour les Occidentaux. Un jour, l’Afrique va refuser le visa aux Occidentaux.

Quels sont les messages choc de cet album ?

C’est un message de fierté africaine. C’est un message de dignité africaine et pour affirmer mon africanité. Nous disons non à ceux qui considèrent l’Afrique comme un sous-continent et que les Africains sont des sous-hommes. Nous voulons montrer que c’est parce qu’on nous vole tous les jours, que ce continent est pillé, que nous sommes dans cette situation. Nous disons que l’Afrique mérite un peu plus de respect et de considération. Nous parlons surtout du côté positif de ce continent. Les Africains sont à féliciter. Un continent, qui a connu 400 ans d’esclavage, plusieurs années de colonisation et qui reste debout et accueillant est respectueux. Il mérite du respect et si les Occidentaux ne le font pas, c’est à nous le faire.

Mais, jusqu’à présent l’unité africaine reste à faire ?

Absolument ! L’unité africaine reste à faire. C’est clair que si nous ne sommes pas unis, l’Occident va continuer à nous massacrer. L’unité s’impose à nous. Moi, je dis toujours que je suis un Africain d’origine ivoirienne. Ce n’est pas une façon de rejeter ma nationalité. C’est simplement montrer mon appartenance à ce continent et je fais sa fierté. Je chante ce continent partout dans le monde. J’aimerais aussi que les jeunes africains disent que je suis Africain d’origine sénégalaise ou guinéenne. C’est une fierté parce que l’Afrique est le berceau de l’humanité.

Tiken, vous faites partie des personnalités africaines les plus influentes et les gens saluent toujours votre engagement…

J’en suis conscient. C’est une chance d’avoir la reconnaissance des Africains parce que ce n’est pas du tout évident, alors que d’autres personnes n’ont pas la chance de voir leurs combats reconnus. Moi, j’ai eu cette chance-là.

Après plus dix ans de musique, on peut dire que vous avez eu une carrière remplie.

J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière. Avec la notoriété que j’ai eue, je dis que j’ai vraiment beaucoup de chance. Quand je débutais, je faisais moi-même les tracts de mon premier concert à Odjiemmé (Nord). J’avais nettoyé les chaises où devait se tenir le spectacle. Et aujourd’hui, je vais recevoir mon troisième disque d’or avec l’album L’Africain. J’ai eu beaucoup de chance pour en arriver là.

L’Afrique a perdu dernièrement un grand reggaeman avec l’assassinat de Lucky Dube ?

Je suis très peiné. C’est une grande perte pour l’Afrique. Il était l’ambassadeur de l’Afrique anglophone au niveau du reggae. Nous, nous sommes écoutés dans l’Afrique anglophone mais les populations n’ont pas accès à notre message comme elles l’ont avec son reggae. Cela prouve encore que les artistes africains ne sont pas pris au sérieux. Un artiste de la dimension de Lucky Dube, connu de façon internationale, il devait avoir toute la sécurité. On ne l’a pas fait parce qu’on s’est dit que c’est un simple artiste. C’est tout simplement triste.

L’Afrique pleure Lucky Dube mais, les gens parlent aussi de vos rapports assez difficiles avec Alpha Blondy.

Alpha Blondy est notre grand frère. S’il avait échoué, nos parents n’allaient jamais nous laisser chanter. C’est lui notre grand frère et il a le fauteuil présidentiel du reggae. Nous lui devons beaucoup même si aujourd’hui, je vaux mieux que lui en France et que les jeunes sont plus tournés vers moi. Il reste, cependant, notre grand frère. C’est le droit d’aînesse et c’est valable dans toutes les cultures africaines. Quand le grand frère est là, le petit frère n’a pas droit à la parole. J’ai beaucoup de respect pour lui et je dis de façon honnête que son dernier album est d’une qualité extraordinaire. C’est la vérité. Je fais tout cela pour prouver mon ouverture, pour montrer que je suis tourné vers la paix et la réconciliation.

C’est sur cette lancée que s’inscrit aussi votre démarche envers Serge Kouassi qui paraît-il, est votre véritable ennemi ?

Il n’y a pas d’ennemis. Mais, si on veut construire un pays démocratique, il faut qu’on respecte les opinions de chacun. Je respecte énormément Serge Kouassi et vous avez remarqué qu’il m’a insulté et qu’il a dit beaucoup de choses sur moi. Je n’ai rien dit. Je respecte ses opinions et il n’est pas obligé de voir les choses de la même manière que moi. Nous chantons l’unité, le rassemblement des peuples, pourquoi on ne se réconcilie pas, on ne se fait pas la paix. On doit donner l’exemple à la jeunesse africaine.

Tiken, vous faites dans le social, pourquoi on ne vous entend pas en parler ?

Oui ! J’ai construit une école primaire dans le Nord de la Côte d’Ivoire et je suis parrain de certains orphelinats au Mali. Je m’apprête à poser la première pierre d’un collège au Mali. Je n’en parle pas parce que je me dis qu’on n’a pas le droit de faire de la publicité avec l’humanitaire.

Tiken, il paraît que vous vivez avec une Franco-malienne ?

Oui ! C’était vrai. Ce n’est plus d’actualité. C’est le privé. Mais, si vous posez la question à Doumbia Moussa, il va vous répondre (rires collectifs). Vous venez un autre jour, on en reparlera. Je veux juste dire, Tiken est un homme conscient et responsable et je pense beaucoup à former une famille. J’ai déjà deux enfants et j’ai une fille qui a 21 ans et je serai bientôt grand-père parce qu’elle est enceinte. J’ai mon petit garçon qui a aussi 9 ans et demi. Je suis donc très content. (rires).

bcsakho@lequotidien.sn - arsene@lequotidien.sn

Recueillis par Bocar SAKHO et Gilles Arsène TCHEDJI

Source : Le Quotidien

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