Interview de Makhtar Fall alias Xuman : « Il faut dire les choses comme elles sont »

Depuis 1996, il imprime sa verve dans le rap. Et son rapprochement des sonorités reggae ne fait que le confiner dans des sentiers encore plus engagés. A 34 ans, Makhtar Fall, alias Xuman du groupe Pee Froiss, avoue ne dire que la vérité, même si parfois elle dérange...


Xuman, d’où vous est venu le goût pour le rap, la musique en général ?

Xuman : « C’est par accident que je suis rentré dans le rap. Parce qu’au début, quand j’étais très jeune, mon frère écoutait beaucoup de musique à la maison, surtout du reggae. Donc, j’étais très curieux et je regardais ce qu’il écoutait. Que ce soit du Dire Streets, de la musique soul, du Bob Marley, du Peter Tosh, du Burning Spear, etc. Donc c’est comme ça, par accident, parce que déjà j’avais pris goût à cette musique. On partageait la même chambre, il était un peu plus âgé que moi. Donc, je suivais ses traces quoi, ses goûts musicaux. Cela m’a forcé à apprendre l’anglais. J’étais très littéraire également, je lisais beaucoup. Je commençais à écrire des poèmes, en ce moment, j’étais encore jeune et j’étais à Abidjan. Et quand je suis venu au Sénégal dans les années 90, j’avais un cousin qui faisait de la danse au sein d’un groupe qui s’appelait le « New Froiss ». Comme j’écrivais de la poésie et que le rap commençait à être un peu connu, je me suis alors dit pourquoi ne pas essayer de rapper. Mais, je ne connaissais pas les bases. Donc, j’ai rencontré Didier Awadi. Et voila, on était présenté, je lui ai montré ma poésie. On a discuté, il m’a dit « Oui, tu écris très bien, mais est ce que tu sais rapper ? » Je lui ai dit, je n’ai jamais essayé. Il m’a dit « tu écoutes un peu ce que les rappeurs font et essaie de faire la même chose. Et si tu as besoin de conseils, je peux t’en donner. ». Donc, j’ai commencé à le fréquenter et c’est comme ça que j’ai essayé de poser mes poèmes sur de la musique.

C’était au début des années 90, c’est comme ça que j’ai commencé à écouter des rappeurs américains d’abord comme Public Enemy, Mwa qui avaient un message très politique. Ensuite, j’ai découvert le rap français avec Mc Solar, Iam. Tout cela, c’était très politique, très conscient. Et cet aspect qui m’a poussé justement à entrer dans le rap.

Et par la suite, comment est né le groupe Pee Froiss ?

Pee Froiss, comme je disais, c’était d’abord « New Froiss », un groupe de danse. Et comme moi, je commençais à rapper, je me suis dit qu’il va falloir trouver un autre nom, plus hip hop. Un nom qui a un concept, un contenu. Bon, au début, on a trouvé « Pee Froiss Muslim ». Parce que j’étais très influencé par les discours assez moralisateur. Notamment en ce moment là, j’avais découvert Malcolm X, j’ai découvert son discours et j’étais un peu influencé par ça. Pour cela, je faisais un peu le rapport avec Black Muslims. Après un moment, on a dit que c’était très réducteur. Par exemple, Gee Bass, le Dj n’est pas musulman, donc, on a appelé le groupe tout simplement Pee Froiss. Pee, comme Possee, « le groupe » ; Froiss comme « Froissé ». Et la philosophie, c’est de ne jamais se fier aux apparences, ne jamais juger un livre par sa couverture. C’est comme ça que le Pee Froiss est venu, que le nom a existé. C’était en 1993 et quelques années après, en 1996, on a sorti notre premier album qui s’appelait « Wala wala bok ».

En écoutant vos textes, on se demande comment vous vient l’inspiration...

D’où me vient l’inspiration ? L’inspiration, je ne sais pas. Je me dis qu’on ne la commande pas. Cela arrive par rapport à ce qu’on vit tous les jours. Je suis très observateur, j’aime beaucoup aussi me documenter. C’est l’environnement immédiat qui m’inspire. La politique, le social, c’est surtout ça, mon environnement immédiat, ce que je vois à travers la télé, les médias, qui m’inspire. Le monde dans lequel on vit est rempli d’inspiration.

Pourquoi une carrière solo, en dehors de Pee Froiss ?

Le solo ? J’ai toujours fait des trucs en solo. Cela a toujours été un leitmotiv pour Pee Froiss. On ne s’est jamais enfermé dans le groupe. Chacun faisait son truc. Kocsis, avant de rejoindre le groupe, faisait des collaborations avec d’autres et quand le groupe a décollé, il continuait toujours. C’est la même chose pour moi, je ne me suis jamais enfermé. Donc, le solo c’est venu naturellement. Je me suis dit un moment « écoute, on va essayer de faire une pause dans le groupe pour que chacun essaye de développer un truc en solo, après on reviendra ensemble. » C’est juste une pause, qu’on va dire. Un genre récréation, il fallait qu’on se libère un peu, explorer d’autres choses et revenir. Il fallait que chacun explore le côté qu’il sentait. Moi, de plus en plus, j’étais attiré par tout ce qui est reggae. Donc, je voulais faire des trucs en reggae et il y avait des morceaux politiques, qui étaient tellement engagés que je ne voulais pas forcément engager la réputation ou la responsabilité du groupe. Ces morceaux aussi, il fallait que je les écrive, que je les sorte. Kocsis pareil, peut être qu’il avait d’autres idées qu’il voulait développer. Il avait d’autres délires qui étaient un peu plus acoustiques qu’il avait envie de développer. Ce sont peut être des idées qu’il aurait, ou qu’on aurait pu développer dans Pee Froiss, mais que nous avons décidé de faire en solo parce que cela nous permettait de découvrir autre chose. »

En parlant de morceaux engagés, en vous réécoutant, ne trouvez-vous pas, comme certains adultes le pensent des rappeurs, que vos textes sont insolents ou impertinents ?

Je pense que je suis... (Il cherche ses mots ...) Je pense que c’est dur à dire, la vérité n’est pas facile à dire. Je pense que c’est juste qu’on dit les mots que la société hypocrite dans laquelle on vit n’accepte pas. Quand je dis « société hypocrite », ça reflète exactement la philosophie de Pee Froiss, on a toujours dit qu’il ne faut jamais juger un livre de par sa couverture.

Avant de parler d’un livre, en bien ou en mal, il faut le lire ! On vit dans une société hypocrite, dans une société d’apparence. Dans une société où le paraître est plus important que l’être. Donc, dans nos textes, nous disons ce que les gens pensent tout bas ! La mission des chanteurs de mbalax n’est pas forcément de dénoncer des faits de société. Le rap a pour mission de dénoncer les travers de la société. Comme on dit, au mbalax, le griot chante l’homme alors que le rappeur critique l’homme. Donc, il faut qu’on critique la société, pour essayer justement de parler de ses failles pour que cette société puisse évoluer positivement. Je ne me trouve pas impertinent, au contraire ! On a peut être ouvert la voie. Il y a de plus en plus de groupes qui écrivent des textes beaucoup plus impertinents ou bien qui sont beaucoup plus insolents. Mais, je pense que le rap n’invente pas une manière de parler. Le rap ne s’inspire que de la manière de parler des gens. Donc, moi, le discours que je tiens depuis toujours, j’essaie d’être le plus subtile pour que le message puisse être perçu à de différents degrés. Mais de temps en temps, c’est sûr qu’il faut dire les choses comme elles sont. »

Cette impertinence là ne vous coûte-t-elle pas des inimitiés ?

Si, si, absolument ! Il y a des gens, des gens de radios, des milieux dans lesquels je ne suis pas invité. Pour la bonne et simple raison qu’on trouve que le discours que je tiens est beaucoup trop agressif. C’est normal, mais bon, je ne le fais pas pour plaire aux gens. Je sais que je ne peux pas plaire à tout le monde. Mais, je dis ce que les gens pensent. Je le dis à ma manière. Je ne suis pas un laudateur, je ne suis pas un griot. Je ne vais pas dire des choses pour faire plaisir aux gens. Je dis ce que j’ai à dire tout en essayant d’être respectueux. Voila. »

Après presque vingt ans d’existence, comment jugez- vous le mouvement hip hop sénégalais ?

Bon, c’est un peu compliqué à faire le bilan du mouvement hip hop sénégalais. Mais la manière la plus simple d’en parler, est de dire qu’en vingt ans, on a vu qu’une nouvelle génération est apparue. Une nouvelle génération beaucoup plus consciente, plus intelligente et qui prend à cœur les problèmes qui l’entourent. Voila ce que le mouvement hip hop a amené à la musique sénégalaise. Le mouvement hip hop a été le premier à amener les nouvelles technologies dans la musique sénégalaise, tout ce qui est infographie, fabrication flyers, de pochette d’album, posters.

Le rap a apporté une nouvelle manière de s’habiller, un nouveau code dans le langage. Le rap a permis de mettre en valeur la langue wolof. Parce que avant, on « rappait » plus en anglais ou français, mais depuis un certain moment, les rappeurs utilisent des mots wolof pour être compris par le maximum de public. Donc, de ce côté, le rap a fait énormément d’évolution. D’un autre côté, qu’on le veuille ou pas, les plus grands ambassadeurs de la musique sénégalaise ce sont des rappeurs. Il y a des festivals hip hop où des rappeurs sénégalais ont joué, d’autres musiciens n’y ont pas accès.

Pour la bonne et simple raison, on va dire que c’est une musique qui est beaucoup plus actuelle. Ensuite, on voit que la plupart des structures sont développées par des hip hopeurs, des rappeurs. Tout cela, ce sont des aspects structurels, technologiques que les rappeurs ont amené dans la musique sénégalaise.

Pour le mouvement hip hop en tant que tel, c’est vrai qu’à un moment, il y avait jusqu’à un nombre de cinq mille. Et à un moment, ça a connu une chute, mais jusque là, il y a un noyau dur qui existe toujours. Et d’autre part, les textes et l’évolution même de l’écriture du hip hop ont connu un bond en avant. C’est pourquoi le rap sénégalais est considéré comme l’un des meilleurs, ou que Dakar est considéré comme l’une des capitales du hip hop en Afrique...

Vous, tout en restant rappeur, vous êtes également animateur d’une émission radio et chroniqueur de magazine...

En vérité, pour la radio, c’était à une époque où il n’y avait pas beaucoup de rappeurs qui faisaient des émissions de radio. Je me rappelle que la première émission de hip hop à la radio, c’était Didier Awadi qui en faisait et Aziz Coulibaly qui connaissait le hip hop. Pendant un long moment, il n’y avait plus de rappeurs sur les chaînes de radio. Donc, moi, je me suis dis, mais nous qui sommes à l’intérieur du mouvement, nous sommes les seuls à avoir une vision plus objective du mouvement. Il fallait donc prendre nos responsabilités, cela en animant dans un premier temps une émission de radio. Ensuite pour les chroniques, j’ai été contacté par un magazine de la place qui avait besoin de quelqu’un pour chroniquer. Je leur ai dit que je n’avais jamais fait cela, ils m’ont répondu qu’ils ne me demandaient pas de réinventer quoi que ce soit. Mais juste de dire ce que je pense. D’une certaine manière pour moi, c’est un honneur pour le mouvement hip hop parce qu’il y a énormément de gens qui peut-être, méjugent les rappeurs. Qui ne savent pas peut être, qu’on a été à l’école, qu’on a une certaine vision, un certain esprit d’analyse. Donc, pour moi aussi, c’est une nouvelle manière d’explorer cette voie là. Et j’y ai pris goût parce que c’est une continuation de ce que je fais dans ma musique. Dans ma musique, je suis très critique, très observateur. Pour moi, c’est pareil, c’est comme si j’écrivais des textes de rap en fait, à la différence que ça touche un public différent. »

Sur le plan musical, comment était l’année 2008 pour Xuman ?

(rires) Franchement, c’était une année très éclectique, très riche. Parce que mon album sorti en 2007, a connu son apogée l’année dernière. On bougé également avec le groupe Pee Froiss, on a fait beaucoup de concerts en Europe, en Allemagne, en Suisse, en Italie...

A 34 ans, est-ce qu’on peut dire que Xuman est un homme riche ?

Xuman : « Riche ? Je vis bien, alhamdoulilah. Je vis de ce que je fais, je vis de mon art ce qui n’est pas évident. Et j’ai deux projets qui arrivent et peut être, me permettront de pouvoir développer le business dans lequel je suis. Pour le moment, je peux dire que je ne suis pas extrêmement riche, mais, je remercie le bon Dieu de me permettre de vivre de ma passion. Et ça le plus difficile, je vis de ma passion et j’aime ce que je fais. »

Entretien réalisé par Omar DIOUF

Source : Le Soleil

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