Interview de Awadi sur RFI

Fondé sur les discours des pères fondateurs de l’Afrique indépendante et des penseurs de la diaspora*, le projet titanesque de Didier Awadi prévoit un spectacle musical et multimédia présenté en avant-première au Bataclan à Paris, dimanche 14 octobre, suivi d’un album pour le mois de janvier, et d’un film documentaire. En résidence à Aulnay-sous-bois, le rappeur sénégalais raconte cette aventure, qui tente de réécrire, version hip hop, l’histoire politique d’un continent.


RFI Musique : Sur quelle idée est né le projet « Présidents d’Afrique » ? Didier Awadi : L’aventure a débuté il y a quatre ans, notamment grâce à un coffret RFI qui compilait des discours de présidents : une vraie mine d’or ! Par le côté ludique du hip hop, j’aimerais que les Africains se réapproprient leur histoire. Dans les manuels scolaires, se perçoit une volonté manifeste de ne pas présenter ces présidents sous leur vrai jour. Même morts, leur parcours et leur vie dérangent les dirigeants en place. Nous tentons, en tant que musiciens et non en tant qu’historiens, de réécrire ce passé. Un discours de « président » ne vaut-il pas tous les enseignements ? Je laisse libre le spectateur de forger ses propres commentaires.

Les Africains connaissent-ils ces présidents ? Ils les connaissent de nom, mais pas en profondeur. Notre objectif est de leur redonner une juste place dans notre panthéon. Les livres d’histoire fourmillent de grands leaders, consensuels, qui ne nous représentent pas. Assassiné en 1987, Sankara [ndlr : homme politique burkinabé] a eu le pouvoir pendant quatre ans seulement, mais il continue de nous inspirer vingt ans après. Nkrumah [ndlr : homme politique ghanéen] avait, lui aussi, un vrai rêve, celui d’une Afrique unie, d’une Union Africaine. C’était en 1963. Ce rêve nous hante toujours.

Comment s’est effectuée la recherche d’archives ? Nous avons discuté avec des historiens, des intellectuels, des hommes politiques, des proches ; dans les pays concernés, j’ai demandé des chroniques aux radios nationales et aux collectionneurs ; j’ai rencontré les enfants de Mandela et de Sékou Touré. Une quête passionnante, qui ne s’arrête jamais !

Vous-même, vous connaissiez bien l’histoire de ces présidents ? Que vous ont apporté ces recherches, tant sur le plan artistique que personnel ? Je ne les connaissais pas assez. Dans mon esprit, Aimé Césaire était seulement un « poète de la négritude ». J’ai découvert dans son art une vraie revendication politique et révolutionnaire. Il dit ainsi : « L’indépendance ne se donne pas, ça se prend, ça s’arrache, ça se paye en sang et en cadavres ! ». Son discours va bien au-delà de celui de Senghor. Je ne l’avais pas lu sous cet angle. Peu à peu, je reconstruis le puzzle de l’histoire africaine. Je saisis mieux ma place dans ce monde. Je comprends mieux les complexes de certains par rapport aux pays dirigeants, la liberté d’esprit des autres. Cette recherche de quatre années m’a énormément nourri !

Sur scène, vous vous entourez de jeunes rappeurs sud-africains (Skwatta Kamp), maliens (Tata Pound), burkinabés (Smokey), kenyans (Maji Maji). Au-delà du dialogue intergénérationnel avec les présidents, cette diversité représente-t-elle un idéal panafricain ? Cet esprit reste primordial dans ma démarche. Le colon a dessiné des frontières arbitraires que je ne suis pas obligé d’accepter. Je vis aussi bien au Sénégal qu’au Burkina Faso ou au Mali. Dans ses discours panafricanistes, Nkrumah expose très clairement ses idées. C’est techniquement très possible. Ce n’est pas utopique ! Une Union Africaine, sur le modèle de l’UE, permettrait de parler d’une seule voix sur l’échiquier international et d’imposer ses prix !

Pourquoi la première de ce spectacle sur l’histoire politique africaine a-t-elle lieu à Paris ? Il s’agit en fait d’une avant-première puisque l’album sortira en janvier. Après quatre ans, nous avons saisi l’opportunité proposée par le Festival d’Ile-de-France, de monter sur scène. Surtout : la sixième région de l’Afrique est la diaspora, dont Paris reste la capitale ! Par ailleurs nous n’avons reçu aucune aide des institutions africaines, qui ne semblent pas s’intéresser à ce travail de mémoire ! Alors que la France (SACEM, festival d’Ile-de-France) nous soutient. Ce n’est que justice ! Toutefois, je souhaite une diffusion massive en Afrique du spectacle finalisé.

Pouvez-vous expliquer au spectateur ce qu’il va voir dimanche sur scène ? Des images, des vidéos, des témoignages sur la vie des présidents, des animations multimédia, des rappeurs, un groupe… et une boîte noire !

Une boîte noire ? L’Afrique est un avion qui s’est crashé, et nous avons retrouvé la boîte noire, qui contient toutes les informations du vol. Nous allons repartir, mais pour voyager dans de meilleures conditions, et éviter les erreurs commises par le passé.

A propos de ces « présidents », vous posiez la question : « que reste-il de leur rêve ? » Avez-vous une réponse ? Les pères fondateurs avaient de grands rêves : « qu’en reste-t-il ? ».Je suscite le débat mais n’ai pas la prétention d’apporter des réponses. Je remets sur la table ces questions qui ne doivent pas s’envoler trop rapidement ! Certes, nous n’allons pas changer le monde, mais nous voudrions secouer le cocotier, amener nos dirigeants à la réflexion, et tâcher de se réapproprier un passé sans le glorifier, pour, comme le disait Thomas Sankara, « oser investir l’avenir ».

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La vie en vrai, RFI 11 octobre 2007

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