GUY ALAIN PREIRA, ANCIEN DG DE LA SOCIÉTÉ SABODALA « L’exploitation de l’or génère 1 000 milliards mais l’Etat sénégalais n’en tire que 10% »

Le chiffre donne froid au dos. L’État du Sénégal ne gagne presque rien dans les 1 000 milliards générés par l’exploitation de l’or dans la région de Kédougou. Évoluant dans le secteur minier depuis près de 30 ans, Guy Alain Preira ancien Directeur général de la Société minière de Sabodala (SMS), l’affirme et informe que l’exploitation des réserves de 50 tonnes d’or de ce même site profite à des privés qui, en plus de ce privilège, sont exonérées de toutes taxes sur au moins 10 ans. Entretien.


Que pensez-vous de la volonté du gouvernement sénégalais de mettre de la transparence dans l’exploitation minière avec le lancement mercredi de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) ?

C’est une bonne initiative qui vient à son heure. Avec le régime socialiste, l’Etat était parvenu à prendre des dispositions pour faire en sorte que dans toute exploitation minière, les nationaux ou l’Etat aient au moins 50% du capital ou alors, qu’ils soient bien représentés. On peut donner l’exemple de l’or de Sabodala où l’Etat était actionnaire à 49%, la MIFERSO où l’Etat était l’actionnaire majoritaire avec 28%, accompagné de trois autres Etats notamment le Japon avec 24%, une société allemande avec 24% et une société française avec 24%.Des montages pareils étaient plus où moins au profit de l’Etat, bien que ce dernier n’ait pas les moyens parce que ce sont des secteurs où les recherches préalables coûtent très chers. Mais une fois que les ressources sont identifiées et mises en exploitation, ce sont des revenus faramineux qui sont générés. A travers les anciennes formules de mise sous le régime socialiste, l’Etat trouvait son compte...

Que s’est-il passé avec l’arrivée de Me Abdoulaye Wade ?

Malheureusement, des gens qui n’avaient pas une bonne connaissance des enjeux miniers se sont mis à privatiser à tout va. C’est ainsi que la Société minière de Sabodala a fait l’objet d’une remise de son permis à des privés qui n’avaient jamais investi, auparavant, un seul sou dans les recherches minières menées au Sénégal de 1983 à 2004. A partir de 1983, l’Etat du Sénégal travaillait à côté de l’actionnaire majoritaire, la SEREM, un établissement public français (qui a par la suite cédé ses parts, en 1998, à Newmont Miningune, une multinationale américaine) et, ensemble, ils ont financé toutes les recherches pour un montant nominal de 3 milliards de F Cfa entre 1983 et 2004.

Au moment d’exploiter, l’Etat et ses partenaires ont été écartés au profit de sociétés privées qui n’ont jamais eu à investir dans le domaine et qui, je le rappelle, n’étaient pas en mesure de racheter les parts de la SEREM dans la SMS en 1995 à 2,5 milliards de F Cfa. Cela s’est passé pour l’or et pour le fer. Aujourd’hui que l’Etat décide de préserver les intérêts nationaux et rétablir le peuple sénégalais dans ses droits, nous ne pouvons que saluer cette décision courageuse et lui demander d’aller jusqu’au bout de cette logique, car ces secteurs sont très porteurs et peuvent impulser le développement économique du Sénégal.

Quelles sont les entreprises qui sont dans l’extraction minière au Sénégal aujourd’hui ?

Il y a plusieurs sociétés mais actuellement, la seule exploitation aurifère qui se fait à ma connaissance, c’est à travers MDL et OROMIN qui ont repris l’ancien permis de la Société minière de Sabodala qui a été une société d’économie mixte à participation étatique à 49,6%. En 2005, la société MDL est intervenue dans le projet au moment où le cours de l’or était au summum avec une hausse vertigineuse. Il faut rappeler que de 1983 à 2005, le Sénégal n’avait pas exploité à cause du cours de l’or qui était très bas aux alentours de 300 $ l’once.

D’ailleurs, dans le monde entier, des mines d’or étaient en train de fermer durant cette période parce qu’elles n’étaient plus rentables. Par la suite, le coût moyen de production d’une once d’or pour les compagnies les mieux organisées a varié entre 280 et 500 dollars l’once. On constate donc que durant la période 1983 -2005, la marge était trop faible et il était très risqué de s’investir dans le secteur faute de rentabilité, c’est ce qui explique que nos ressources aurifères soient restées longtemps inexploitées.

Les choses ont bougé quand même ?

Aujourd’hui, pour Sabodala, le coût moyen de production est estimé à 450 dollars l’once alors que le cours de l’once d’or sur le marché international est coté entre 1 400 et 1 500 dollars l’once. On voit aisément la grosse manne financière que ce secteur génère. Il est impératif d’instaurer un moyen pour faire en sorte que l’Etat trouve un système qui lui permet d’être partie prenante dans la constitution de ces sociétés à très forte valeur ajoutée au lieu de se contenter de 10% d’actions gratuites qui lui sont données par le code minier.

Justement, que gagne présentement le Sénégal sur cette manne financière ?

C’est là le paradoxe. MDL exploite aujourd’hui la première mine d’or du Sénégal, ainsi que le zircon. En réalité, d’énormes sommes d’argent sont engrangées par les compagnies minières bénéficiaires de permis d’exploitation, mais les retombées pour l’Etat sont marginales. L’or est en train d’être exploité pour un gisement de 50 tonnes.

Le bénéfice escompté avec un coût moyen de l’or de 1 500 dollars l’once, sachant que par once on gagne au moins 1 000 dollars, est énorme. C’est à peu près mille milliards de francs Cfa qui sont générés et sur lesquels l’Etat n’engrange que 10% alors qu’il aurait pu prétendre à presque 50% de cette manne avec une participation plus importante dans le capital des sociétés attributaires de permis d’exploitation.

Les compagnies minières se sucrent véritablement alors !

Il y a pire encore : l’Etat accorde des exonérations à ces sociétés qui ne paient pas de taxe sur le carburant et sont exonérées de toutes taxes sur de longues périodes, ce qui grève drastiquement les finances publiques. Ces revenus aurifères ont permis à MDL d’investir en décembre 2011 la somme de 250 milliards de F Cfa sur les sables titanifères et, ainsi d’accaparer lesdites ressources avec des retombées insignifiantes pour le Trésor national. Et dans le même temps, les populations environnantes qui voient leur cadre de vie pollué par les produits hautement toxiques utilisés pour les besoins de l’extraction son laissés sur le carreau.

L’Etat perd donc 1 000 milliards de F Cfa uniquement sur l’exploitation de l’or ?

Faites le calcul pour 50 tonnes d’or exploités, le cours de l’or à 1 500 $ moins le coût de production moyen de l’once d’or à 500 dollars, soit environ 1 000 dollars l’once qui représente 28 grammes d’or. Vous conviendrez que ce sont des bénéfices incommensurables qui profitent aux sociétés privées et qui, avec une participation plus importante de l’Etat dans le capital de ces sociétés, auraient pu servir à financer le développement local, c’est-à-dire les populations de Kédougou et permettre à l’Etat d’équilibrer sa balance commerciale.

Ce qui n’est pas le cas.

Malheureusement ! On enrichit des sociétés privées et quelques individus qui ont pris faits et causes pour ces sociétés privées. C’est malheureux, je le dis avec un pincement au cœur, mais il faut vraiment le dénoncer. En Amérique Latine, les Etats sont parvenus à rééquilibrer la répartition des ressources minières au profit de la Nation, ce qui n’est pas encore le cas au Sénégal. Par conséquent, il y a des opportunités pour capter des revenus qui ne sont pas saisis par l’Etat, ce qui induit un réel manque à gagner pour les populations sénégalaises.

Source : L’Enquête

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