Fou Malade veut éradiquer la longue détention préventive dans les prisons

Œuvrer pour la réinsertion des prisonniers, mais surtout se battre pour l’éradication des longues détentions préventives en milieu carcéral. C’est le combat du rappeur Malal Talla, alias « Fou Malade ». Aux côtés d’autres artistes du mouvement hip-hop, il a donné dans l’après-midi de jeudi, un concert à l’intérieur de la prison de Reubeuss.


par Gilles Arsène TCHEDJI

Il est 15 h 30. Une longue file d’attente se dresse devant la prison de Reubeuss. Des passants, curieux, jettent des coups d’œil furtifs vers la porte d’entrée. Ils ont tous des regards interrogateurs. A l’intérieur, tout semble être prêt pour le début du concert que vont donner l’artiste « Fou Malade » et le Bat’haillons Blin-D. Il s’agit bien d’un évènement exceptionnel. Car, il est assez rare que des artistes se produisent en milieu carcéral. Et, c’est bien pour cette raison que des mesures exceptionnelles ont été prises. Il fallait s’inscrire plusieurs jours auparavant, si bien entendu on tient à suivre ce concert. Ce qui explique la longue file d’attente qui fait l’objet d’un contrôle strict à la porte de Reubeuss. Non seulement il faut que le garde pénitentiaire retrouve le nom sur les listes que lui ont remis les organisateurs mais en plus, il vérifie la carte d’identité avant de laisser passer le spectateur. Mais, le protocole était loin d’être fini, car en lieu et place d’un billet d’entrée comme cela se fait pour tout spectacle, il faut se procurer à l’intérieur de la prison, un badge de visiteur sur lequel est inscrit « Laissez passer ». Et pour recevoir ce « joyau », le spectateur doit se faire contrôler à plusieurs postes de police et accepter de se débarrasser de certains objets tels que : sac, dictaphone, téléphone portable, pièce d’identité etc. Les journalistes surtout font l’objet de plus d’attention. « Il ne faut pas emporter avec vous un enregistreur ou un appareil photo », conseille gentiment un garde pénitentiaire, qui précise : « Ici la loi l’interdit. Au risque de représailles. » Tout le monde passe donc par un détecteur de métaux, avant d’avoir la liberté de pénétrer dans la grande cour de la prison. Dans cette cour entourée par les cellules des prisonniers, les artistes du mouvement hip-hop Galsen ont déjà installé leur quartier. La musique bat son plein. C’est l’effervescence déjà, pendant que quelques voix montantes du mouvement hip-hop, à tour de rôle, donnent le ton du spectacle. De chaque côté du podium aménagé pour la circonstance, des barres de fer retiennent des milliers de prisonniers (Ils sont 1 615 à l’intérieur de Reubeuss, selon le régisseur). Ces derniers semblent profiter au maximum de cette petite fête inhabituelle. Les yeux rivés sur leurs visiteurs, certains parmi eux se donnent déjà à cœur joie dans des démonstrations de danse hip-hop. La cérémonie est encadrée et surveillée par une armée de gardes pénitentiaires. Postés sur le toit, dans le public et un peu partout à l’intérieur de Reubeuss, leur présence ne semble cependant pas indisposer ou entacher le bon déroulement du spectacle. Les prisonniers les ignorent totalement. Leur attention est plutôt tournée vers les artistes venus partager ce moment de communion avec eux. « Attention mon gars, bouge de là. Tu n’es pas transparent », lance un prisonnier, sur un ton amical à son voisin. Pour lui, il n’est pas question de rater un moment du concert. Surtout que, tout le monde n’a pas eu droit à ce moment de plaisir à l’intérieur de la prison. En effet, les plus récalcitrants ou du moins ceux qui sont « dangereux » sont restés dans leur cellule, à en croire les explications d’un détenu. On comprend alors pourquoi les plus téméraires enchaînent des pas de danses endiablés comme pour provoquer, le silence parlant des gardes. Il est 17 heures dans la cour de Reubeus. La musique hip-hop a déchaîné la quasi-totalité des détenus qui ne cessent d’applaudir leurs vedettes. Et, ces derniers ne ménagent eux aussi aucun effort pour mettre le public dans une ambiance de délire. Le tout, managée par la bonne humeur de l’imprésario, Seyna Ndoye par ailleurs Principal de la Maison d’arrêt de Reubeuss. C’est d’ailleurs lui, qui par moments, rappelle le mot d’ordre de la cérémonie comme pour signifier aux prisonniers que l’administration pénitentiaire est à leurs côtés. « Nous ne sommes pas là pour vous martyriser mais pour vous aider dans l’épreuve. Et, c’est ce qui explique ce moment de joie qui doit vous permettre de vous égayer comme d’autres qui ont leur liberté », mentionne M. Ndoye. Et, comme lui, Ibrahima Diagne (porte-parole des détenus) de même que Diadji Ndiaye le régisseur de Reubeuss de monter au créneau pour magnifier l’évènement et dire aux prisonniers que c’est un combat commun, afin de « bannir les longues détentions préventives du milieu carcéral ». C’est dans cet esprit et cette volonté partagés de dire non aux longues détentions préventives, que plusieurs artistes à l’instar de Matador, Sen Kumpe, Bibson, Gaston, 1-2 Shifaay, Rap Attack, Maxi Crazy, 5Kiem Under Ground et 2M Carré sont montés sur scène, apportant leur soutien aux prisonniers. Ils ont, en outre, tenu le public en haleine avec leurs morceaux phares connus des détenus. Mais le groupe qui a vraiment fait l’attraction, mis à part Fou Malade et le Bat’haillons Blin-D, c’est le 2 M Carré. Ce groupe de rap qui est sorti de la prison de Reubeuss en 2006, après plusieurs années de détention préventive, a vraiment assuré le show. Ces membres (Requin Noir et Yolas Bath) sont revenus à la source pour donner de l’espoir à leurs anciens co-détenus. « Vous pouvez avoir un jour la liberté comme nous. Croyez-y. Et ne faites que du bien afin de sortir de ce trou », ont-ils conseillé avant d’offrir à leurs « potes », la musique de la liberté et de la joie. Car, leur présence sur scène a entraîné une liesse populaire dans la cour de la prison. De plus, leur titre phare, Au revoir le milieu, connu de nombreux détenus, a fait vibrer le son de l’espoir. C’est par un joli tableau musical de tous les rappeurs sénégalais venus soutenir cette initiative qu’a pris fin ce concert qui s’inscrit, en définitive, dans la lutte que mène l’artiste « Fou Malade » pour la prévention et la réinsertion, des jeunes détenus et ex-détenus de prison. Comme ces rappeurs, nul doute que les prisonniers reprendront, certainement, pendant longtemps cette chanson évocatrice qui a clôturé le concert Freedom… freedom.

arsene@lequotidien.sn

Source : LE Quotidien

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