Forum arts visuels du Sénégal : L’art à palabre

Réunis samedi dernier, les acteurs des arts dits ‘visuels’ ont épluché plusieurs points touchant leur secteur. Partagés entre nostalgie des années Senghor et réalisme des temps nouveaux, ils ont tenté de formuler des propositions pour tenir leur rang dans la cité.


Après tout ce qui a été dit sur l’art et les artistes au Sénégal, des gens cultivés et honnêtes trouvent encore le moyen de nous en entretenir. Qu’elles soient appelées assises ou forum, ces palabres entre gens de bons goûts comportent toujours son lot de déclaration de bonne volonté, sa part de propos vides, son quota de jolies formules, son côté militant voire révolté. Et surtout ses paquets de redites. ‘Cela fait 47 ans que j’entends le même discours’, s’est agacée une galeriste réputée. Contre qui le modérateur Oumar Ndao a sorti une parade bien inspirée, empruntée à Birago : ‘Nous les Africains, quand une chose nous plait, sa répétition nous plait indéfiniment’. C’est donc avec le dessein bien assumé de ressortir les serpents de mer, de traiter des sujets éculés, de débusquer les nouveaux enjeux, sans craindre de discuter du sexe des anges, que le Forum des arts visuels du Sénégal (Favs) s’est réuni samedi dernier au Pen’art. Il y avait un peu de tout dans le monde des arts : ceux qui travaillent, le fer, le verre, la terre, l’image etc. L’appellation ‘art visuel’ restant assez vague pour ne pas exclure grand monde. Le thème de cette rencontre était tout aussi imprécis.

Dans son mot d’introduction, Massamba Mbaye, journaliste et un des instigateurs de cette affaire a tenté de camper le décor. Il a ainsi rappelé le contexte post senghorien, inévitablement marqué par les incontournables Ntic. Il a ensuite aligné les propos rassembleurs parlants de ‘surmonter les insuffisances’, ‘de cadre unitaire’, d’’appel à tous les créateurs’, de ‘prise de position’, etc. Bref, l’heure est donc à l’unité. S’unir pour faire quoi ? Ce ne sont pas les raisons qui manquent. Mais par où commencer. N’ayant pas été canalisés sur un thème précis (on l’a déjà dit), mais devant bien parler avant de passer à table, les intervenants sont partis dans tous les sens, avec une certaine préférence pour les sentiers battus. Et revoilà la loi des 1 % : ‘Il est grand temps de la faire appliquer pour faire profiter aux artistes des travaux publics’, exige-t-on. ‘Ah non, c’est de la mendicité aujourd’hui que de réclamer 1 %’, s’insurge-t-on sur un ton qui se veut plus ambitieux. Au gré des pérégrinations du micro baladeur, on remettra en cause l’utilité d’un troisième Festival mondial des arts nègres (Fesman) : lubie présidentielle, coup de nostalgie ou nécessité artistique ? Le photographe Pape Bâ s’insurgera contre le peu de considération du Fesman pour son art, ‘pas suffisamment majeur pour participer à la compétition’. ‘Où trouvera-t-on d’ailleurs des artistes nègres pour animer un tel festival’, s’est demandé avec beaucoup d’à-propos un participant, mais qui avait du mal à se faire prendre au sérieux.

Avec un lyrisme bien parfumé, l’architecte designer Nicolas Sawolo Cissé, après un clin d’œil à la mémoire de Béjart, s’est autorisé une promenade dans le ‘panthéon de l’oubli’, ressuscitant des noms que beaucoup, en tout cas les plus jeunes, ne connaissaient pas. Hormis l’emblématique sculpteur Ousmane Sow, présent dans la salle mais resté muet comme ses géantes statues. Cissé a ensuite proposé de se débarrasser tout bonnement du ‘ministère de la Culture qui ne sert pas à grand chose’. Et de lorgner plutôt du côté des banques, ou s’il le faut, créer une tontine entre artistes pour fouetter le mécénat local.

Il a fallu attendre Vieux Diba pour y voir plus clair dans ce Forum des arts visuels du Sénégal. ‘Ce n’est pas une association, commence-t-il par dire. C’est une dynamique, une synergie, un esprit a circulé entre artistes, il faut le maintenir’. Pour Diba, tout serait parti d’un workshop à Toubab Dialaw, où plusieurs créateurs s’étaient réunis pour rendre hommage au défunt président-poète à travers ‘cent livres-objets’. Cette initiative a donc mûri pour déboucher sur un ‘programme national pour le développement des arts visuels au Sénégal’, poursuit Diba. Sa feuille de route comportera ainsi trois axes. 1. L’Organisation de manifestation d’envergure nationale pour ‘recréer le rapport avec le peuple immédiat’. Mais sans faire dans le salon, ni dans la Biennale. 2. Edition d’un ouvrage de référence sur l’histoire de l’art contemporain, ‘pour savoir qui a fait quoi’. 3. Mise en place d’un comité technique ‘pour donner une identité esthétique à la ville de Dakar’.

Le débat était ainsi balisé, mais c’était sans compter avec l’imagination débridée des artistes. Ils disserteront sur tout sauf sur ce qui constitue la raison d’être de ce forum. Certains ont fait preuve d’un pragmatisme intéressé, demandant leur part dans les chantiers de l’Anoci à laquelle missive a été envoyée -sans réponse. Par moments, la discussion a été imprégnée par un réalisme directement inspiré par la révolte des marchands ambulants : ‘Investissons la rue !’. Pas pour troubler l’ordre public, mais apporter un ordre esthétique dans la cité.

Résignation ou incompréhension (le cinéma ne ferait-il pas partie des arts dits visuels ?) : le cadavre du septième art sénégalais n’a pas semblé intéresser grand-monde à ce forum. A moins que les débatteurs d’un soir n’aient été, pour une fois, d’accord sur une chose : sur ce sujet comme sur tant d’autres, tout a été déjà dit et bien dit, il ne reste plus qu’à passer à l’acte.

Abdou Rahmane MBENGUE.

Source : Walf

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