Entretien avec Fou Malade : « L’emprisonnement de Karim Wade est une demande sociale »

Fou Malade fait feu de tout bois. Dans cet entretien avec Leral, l’artiste-rappeur de la banlieue, de son vrai nom Malal Almamy Talla, du groupe de rap « Bat’ Haillon Blin D » parle de son engament dans le mouvement Hip Hop, le centre de réinsertion social de Guédiawaye Hip Hop qu’il vient de créer avec des amis. L’homme, qui se définit comme le porte-parole des sans voix, s’est prononcé sur les sujets brûlants de l’actualité. Entretien :


Vous vous définissez comme un artiste engagé. Expliquez-nous pourquoi ? Comme l’a dit Frantz Fanon : « Il n’y a pas de destin forclos, il n’y a que des responsabilités désertées. Chaque génération dans une relative opacité doit découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. Et en Wolof : »Dioguël dox tank ya ngui fii". Donc chaque jeune à l’obligation de s’engager.

Vos détracteurs disent que vous aimez faire du bruit même s’il n’y a rien à dire. Si, par exemple, les coupures d’électricité dans mon pays ne me regardent pas, ça doit regarder qui ? Je suis un citoyen, même si je me définis comme un citoyen lambda. Si on me coupe chaque jour l’électricité et qu’on me demande de payer une facture qui ne connait jamais de déduction, vous voulez que je me taise ? La vie est chère, on dit que je ne dois pas parler. On tripatouille la Constitution, on dit que je ne dois pas parler. Qui doit parler si je ne parle pas ?

Fou Malade se compare donc à Tiken Jah Facoly ou Alpha Blondy de la Côte d’Ivoire ? Non, je suis un juste Fou Malade du Sénégal. Je n’ai pas envie de me comparer à qui que ce soit parce que ce n’est pas utile. J’ai peut-être les mêmes ambitions avec ces artistes que vous citez mais peut être pas les mêmes motivations. Moi, j’ai choisi le rap parce que j’ai besoin de parler pour ceux qui ne parlent pas. Je suis artiste et je dois être utile pour ma société.

C’est ce qui explique votre engagement ? Mais les artistes engagés, qu’ils soient du Hip Hop ou du reggae, interviennent obligatoirement dans les questions politiques. Le Hip Hop et la politique sont deux choses qui sont liées. Le Hip Hop, c’est un discours artistique sur l’actualité.

Pourquoi les rappeurs sont-ils toujours critiques envers les politiques ? Les politiques ne veulent pas que les rappeurs parlent d’eux. Parce que les autres formes de musique qui parlent d’eux, c’est généralement pour leur demander de l’argent. Mais nous, nous leur parlons pour leur dire qu’il se passe ceci ou cela. Que ceci ne va pas. Qu’il ne faut pas manipuler le peuple. Autrement dit, nous sommes des agents de mobilisation et de conscientisation des masses. Ce qui n’arrange pas beaucoup de personnes surtout les hommes politiques.

Vous êtes le président de l’association Guédiawaye Hip Hop. Parlez-nous de cette association. C’est une initiative de Diwaan X. C’est un groupe de rap de Guédiawaye qui est venu me voir afin qu’on mette sur pied une association des acteurs Hip Hop de Guédiawaye. Et, quand j’ai donné mon accord, on a convoqué tous les autres groupes de rap, pour créer une association aux métiers des cultures urbaines. C’est ainsi qu’on a créé Guédiawaye Hip Hop. Et on est parti à la recherche de partenaires qui nous ont aidés à construire ce centre.

Quelle est l’utilité de ce centre ? Dans ce centre nous enseignons le graffiti, le break dance, le rap, le disc-jockey et tout ce qui tourne autour du Hip Hop. Il y a aussi la « Clinique juridique » qui s’occupe des jeunes qui sont en conflit avec la loi, les repentis, etc. Il y a des conseillers juridiques qui nous viennent en aide sur des questions liées aux droits. Tout cela se passe dans le cadre du Hip Hop. C’est à dire comment le Hip Hop peut aider à une meilleure insertion sociale des jeunes. Chaque samedi, nous organisons un concert de Hip Hop et tous les jours, il y a une formation en écriture, en graffiti, en musique assistée sur ordinateur, en métiers de la composition de son, etc. On anime également des conférences sur les violences faites aux femmes dans la banlieue, sur la délinquance, la citoyenneté etc. Nous voulons que ce centre ait un impacte sur la vie socio-économique et culturelle des populations de Guédiawaye.

Avez-vous eu l’adhésion des jeunes de la banlieue ? Oui ! Chaque jour, des jeunes viennent adhérer à l’association. Certains expliquent leur problème. D’ailleurs, je précise que, parmi eux, il y en a qui ont fait 8 à 10 ans de prison. C’est eux qui nous aident sur les questions liées à la délinquance.

Comment devient-on membre de l’association ? Il suffit juste d’acheter une carte de membre. Et chaque membre a droit à une formation de son choix. Et c’est pour deux mois de formation gratuite.

Vous avez tantôt parlé de partenaires qui vous ont aidés. Qui sont-ils ? D’abord, il y a la ville de Guédiawaye qui a mis l’espace à notre disposition, ensuite Eiffage Sénégal qui nous a aidés à construire les locaux.

Que pensez-vous de l’interdiction de la marche du Pds dans la banlieue ? Ce n’est pas normal. Personne n’a le droit d’interdire une marche au Sénégal. Je précise que le Préfet n’a pas le droit d’autoriser ou d’interdire une marche. Les organisateurs doivent juste l’informer. Sous Wade, les préfets ont abusé de leur autorité pour se comporter de la sorte. Maintenant, les choses ont changées. La rupture doit être partout. Les nouvelles autorités doivent laisser les gens manifester librement leur opinion pour nourrir la démocratie.

Même s’il y a une menace de trouble à l’ordre public ? Quel trouble ? Mais l’Etat a le devoir d’encadrer les marches. C’est tout.

Le Pds n’est-il pas victime de ce qu’il faisait lorsqu’il était aux affaires ? Il ne faut pas avoir de la haine ou un sentiment de vengeance. Nous sommes tous des Sénégalais. Si l’ancien régime utilisait ce genre de procédés, les nouvelles autorités ne doivent pas faire autant. Le droit de marcher est inscrit noir sur blanc dans la Constitution de notre pays. Il faut laisser le loisir à toute personne qui a envie de marcher de le faire.

Etes-vous d’accords quand les libéraux parlent de cherté de la vie ? Quand ces gens-là (les libéraux) parlent de la cherté de la vie, c’est surprenant et même rigolo. Mais leur véritable préoccupation, c’est la libération de Karim Wade. D’ailleurs, je leur demande pourquoi les voleurs de poulets de la banlieue doivent être emprisonnés et pas Karim Wade ? Parce que tout simplement ceux-là, sont issus de familles pauvres. Je suis parfaitement d’accord avec la nouvelle démarche de la justice.

Justement qu’en est-il des jeunes du M23 qui sont en prison ? Beaucoup de gens disent que nous les avons oubliés, mais ils ne comprennent rien. J’étais en charge de ce dossier au sein de Y’en a marre. Pas plus tard que la semaine dernière d’autres ont été relaxés. Il ne reste que quelques-uns. Parmi eux, certains sont accusés de viol, de vols aggravés etc. Je suis, au jour le jour, l’évolution de leur dossier. Je pense qu’ils retrouveront bientôt leur famille comme les jeunes de Yembeul et de Yarakh.

Plus d’un an après l’avènement du nouveau régime, les Sénégalais se plaignent toujours de la cherté de la vie. Le Y’en marre semble être aphone. C’est totalement faux. Ce qu’il faut savoir, c’est que le Y’en a marre ne fonctionne pas comme les partis politiques. Nous sommes un mouvement associatif. Le 18 janvier dernier, le Y’en a marre a organisé une conférence de presse suivie d’un rassemblement pour demander à ce gouvernement de respecter ses promesses de campagne. Nous avons dit que la vie est chère, que la question de l’emploi des jeunes reste entière et dénoncé la justice à deux vitesses, la transhumance, l’impunité entre autres. Toutes ces questions ont été soulevées. Donc est ce que Y’en a marre doit choisir de parler tout le temps à la presse. Non ! Ce n’est pas sa posture. Nous ne sommes pas des politiciens professionnels.

Votre ami Pacotille a décidé de militer dans le Pds. Qu’en pensez-vous ? Pacotille est un Sénégalais. Il a le droit de militer là où il veut. Il se voit bien dans le Pds, c’est son choix.

Fou malade va-t-il militer demain dans un parti politique ? Non, non ! Je suis et je reste un militant de Y’en a marre. Le Y’en a marre est apolitique.

Et si vous nous parliez de votre dernier Album ? Bataillon Blin D, le groupe dont je fais partie, a sorti un album qui s’appelle « Résistant ». C’est un album de 16 titres. Le titre le plus connu s’appelle « Sénégaal ». Dans cet album, nous avons parlé des problèmes du Sénégal. Nous nous sommes inspirés des événements politiques de 2011 à 2012. Nous avons parlé de la candidature de Wade et de l’engagement des jeunes dans la lutte contre l’impunité, de l’emprisonnement de Karim Wade et de toutes les autres personnes qui ont volées les deniers publics. Dans l’album, nous avons parlé aussi des grands hommes africains comme Krumah, Sankara, Mandela, Cheikh Anta Diop… Une manière de rendre hommage à ces figures-là. Ils ne sont plus là, mais leurs discours et leurs messages sont encore là. Nous continuons leur combat.

N’aviez-vous pas dansé plus vite que la musique en parlant de l’emprisonnement de Karim Wade ? C’était une demande sociale. Il faut que tous les voleurs de milliards soient envoyés en prison.

Vous voulez dire que Karim est un voleur ? C’est un voleur. Moi je dis que Karim est un voleur. C’est un très grand voleur !

Qu’en est-il de la promotion de « Résistant » ? Nous avons fait le tour des quartiers de Dakar. De Rebeuss à Koutal et de Koutal à Diourbel et les maisons d’arrêts et de correction du Sénégal. Le message est bien accueilli, l’album a été bien vendu. Nous avons fait des caravanes et organisé des concerts au Centre culturel français et partout dans le pays. Nous avons récemment été aux Etats-Unis, dans l’Ohio, à l’université de New York, où nous avons fait une conférence sur la musique et les changements sociaux. Nous avons aussi organisé des concerts à Washington. Au mois de septembre nous repartirons aux Etats-Unis pour une tournée.

A quand votre prochain album ? On y travaille !

Entretien réalisé Lamine DIEDHIOU (www.leral.net)

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