En 1985 Wade décrivait le Sénégal de 2007

Une économie délabrée, une jeunesse désespérée, des conflits internes au Parti socialiste gouvernant qui menacent l’unité nationale, une confiscation systématique des médias du service public au profit du parti-Etat socialiste, la faillite des entreprises nationales, la concentration de tous les pouvoirs, c’est l’essentiel des maux que l’ex-opposant, Me Wade devenu président de la République en mars 2000 juge incompatible avec les intérêts supérieurs du Sénégal. D’où son souhait d’alors de mettre en place une Direction nationale de l’appel à la nation.


Sénégalaises, Sénégalais, Mes chers compatriotes,

A l’heure où des forces hostiles, prenant prétexte des difficultés que traverse notre pays, propagent le scepticisme sur la capacité des Africains de bâtir une démocratie moderne, à l’heure où, par la suite des échecs répétés et persistants du gouvernement (Ndlr : de Abdou Diouf), les Sénégalais, chaque jour, sont l’objet de privations de plus en plus insupportables, à l’heure où, en l’absence de perspectives rassurantes, notre jeunesse se laisse de plus en plus aller au désespoir, à l’heure, enfin, où de sombres périls se profilent à l’horizon et se conjuguent pour menacer même notre existence, je prends, devant le pays, la responsabilité de lancer le présent appel à toutes les Sénégalaises et à tous les Sénégalais afin qu’ensemble, puisant dans les ressources infinies de notre peuple, uni par la même volonté tendue vers le même but, nous rassemblions nos forces pour relever les défis.

Il est des moments dans la vie des peuples où s’embarrasser de querelles inutiles, de polémiques, d’invectives, de mises à l’index, confine à l’inconscience par ignorance de l’essentiel. Car l’essentiel, aujourd’hui, est de sauver les libertés durement conquises qui subsistent, relever une économie effondrée, reconstruire la cohésion nationale, restaurer la démocratie, redonner confiance au peuple, bref, construire un pays capable de s’assumer avec dignité. Alors que toute l’Afrique avait opté pour le système de parti unique, notre peuple, se fondant sur des traditions plus que centenaires, avait fait le pari d’être l’exception et de prouver la capacité des négro-Africains de s’assumer collectivement dans un système politique respectueux des droits de l’Homme (...)

Au plan politique, la cause est entendue, le 25 novembre 1984 : le peuple sénégalais a prononcé un verdict sans appel par une abstention massive de 76,47% aux élections municipales et rurales puisque le taux réel de participation enregistré a été, très exactement, de 23,53%. Surpris par le camouflet de l’abstention massive, le Gouvernement, d’abord embarrassé, a donné des résultats aussi élastiques que « 40 à 50% DE PARTICIPATION » même si, par la suite, il a tenté, par des déclarations successives, d’améliorer son score et de transformer un cuisant désaveu populaire en triomphe verbal.

Un parti au pouvoir instrumentant pratiquement seul dans les 3 336 bureaux de vote et qui reconnaît officiellement un taux de participation de 40%, c’est déjà une défaite pour lui et une victoire pour l’opposition qui a su choisir un mot d’ordre aussi juste dans lequel le peuple s’est reconnu. Les observateurs auront, d’ailleurs, remarqué que le bureau où le président de la République a voté n’a officiellement enregistré que 90 votes sur 470 inscrits, soit 19% de participation et 81% d’abstentions. Comment l’appel de cet homme pouvait-il être entendu ailleurs alors qu’il ne l’a pas été, pour ainsi dire, à ses pieds ? La violation permanente de la volonté populaire par la comédie électorale a ainsi conduit au discrédit de la notion même d’élection qu’il ne sera pas facile de réhabiliter dans l’avenir.

Le monopole des medias au profit du gouvernement et des secteurs privilégiés du parti au pouvoir, le blocage de la démocratie, la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme qui n’hésite jamais à modifier les institutions dans ce sens et les manifestations de retour vers le parti unique ont fini par révéler le véritable visage de ceux qui nous gouvernent et qui ont pu, dans une certaine mesure, tromper, un temps, l’opinion internationale.

Les graves tensions qui déchirent le parti au pouvoir et qui se sont traduites, récemment, par des morts et de nombreux blessés et celles qui existent entre le gouvernement d’une part, l’opposition, les syndicats, les autorités religieuses d’autre part, sont grosses de dangers et nul ne sait où elles nous conduiront si nous n’y mettions pas un terme.

Ceux d’entre vous qui ont entendu mes déclarations ces dernières années me rendront grâce de reconnaître que, chaque fois, le gouvernement s’est apprêté à prendre des décisions malheureuses ; j’ai aussitôt tiré sur la sonnette d’alarme et indiqué les dangers. Je ne prendrai que quelques exemples parmi les plus récents. Lorsqu’en 1979, devant l’Assemblée Nationale, le Premier ministre de l’époque aujourd’hui président de la République (Ndlr : Abdou Diouf), exposa son plan de redressement, je pris mes responsabilités pour déclarer solennellement que ce plan était voué à l’échec. Les Sénégalais ne furent donc pas surpris, lorsqu’il fut dénoncé par ceux qui n’avaient jusque-là épargné aucun soutien au gouvernement : le Fmi et la Banque Mondiale qui constatèrent, dans un rapport officiel du 1er Juin 1983, l’échec total du plan de redressement dans tous les secteurs, des finances de l’Etat aux actions de développement en passant par le secteur privé. Seule l’opération « coton » fut jugée favorablement.

Lorsque Senghor céda sa place à son Premier ministre d’alors, le 31 Décembre 1980, et que celui-ci prit de nouveaux engagements devant la nation, je vous affirmai que le nouveau chef de l’Etat ne redresserait jamais la situation. Observant les erreurs que le nouveau pouvoir ne cessait d’accumuler, je vous disais, à l’occasion d’un entretien avec « Takussaan » (Ndlr : hebdomadaire appartenant alors à Me Wade) en juillet 1983 que le gouvernement d’inefficace devenait dangereux au point de compromettre la cohésion nationale. Les événements de Casamance, en particulier, m’ont donné raison.

On observera, dans l’ensemble, que l’on a, rarement, vu un gouvernement, en un temps si court, non seulement accumuler autant d’échecs, mais rechercher comme des compensations dans la violence et jalonner son chemin de tant de morts, car ni dans le cas de la Gambie ni dans celui de la Casamance, il n’a su prévoir et encore moins régler les problèmes politiques autrement que par la mitrailleuse. Si l’on ajoute à ce tableau les bagarres entre syndicalistes ou entre militants socialistes qui, chaque fois, entraînent des pertes de vie humaines, alors on a des raisons de s’inquiéter de l’avenir que réserve au Sénégal le pouvoir actuel (…)

L’effondrement de l’économie nationale avec ses profondes répercussions sociales se traduit par l’extension de la misère et de la famine dans nos campagnes, l’anéantissement du pouvoir d’achat de la classe ouvrière, la persistance de l’analphabétisme et, dans le secteur moderne, les faillites répétées qui frappent les entreprises sénégalaises et ruinent, de ce fait, l’épargne nationale accumulée durement pendant des années.

L’Etat, en banqueroute depuis des années, a cessé tout véritable effort de redressement, se réfugie dans le verbe, les incantations et les conjurations et n’a plus d’autres ressources que de demander, périodiquement, à ses créanciers le rééchelonnement de dettes déjà rééchelonnées. La majorité des entreprises d’Etat ont été liquidées ou sont en voie de l’être, laissant en moyenne chacune un passif d’une dizaine de milliards que le peuple doit assumer au prix de grands sacrifices puisque, de toute façon, l’Etat est obligé de pressurer les citoyens pour payer les dettes.

Lorsqu’il y a dix ans, je dénonçais l’Oncad qui prétendait encadrer les paysans, son déficit n’était que de 25 milliards Cfa. Le gouvernement pratiquant la politique de l’autruche persista à prétendre à cor et à cri que cet organisme était un excellent instrument de développement, alors qu’il écrasait les paysans sous le poids de l’interventionnisme et de l’endettement provoqué. Mieux, l’Oncad servait beaucoup plus à caser les protégés, à permettre à la clientèle politique de gagner de l’argent avec facilité, en même temps qu’il fournissait la logistique pendant les élections. Le jour où, après une résistance désespérée, le gouvernement fut obligé d’en accepter publiquement la dissolution, le passif, à l’égard du secteur bancaire uniquement, était monté à 100 milliards Cfa ! La Sonar qui l’a remplacé a été dissoute après moins de deux ans de fonctionnement, suivi de la Sodeva qui avait pour objet la vulgarisation agricole et de Stn (Ndlr : Société des terres neuves) qui était préposée à la mise en valeur des terres neuves du Sénégal Oriental. La Saed, (aménagement du delta du Fleuve Sénégal) dont le moindre exploit a été de produire à des coûts 17 fois supérieurs aux cours mondiaux, pourrait suivre si ce n’est déjà fait.

Aujourd’hui, la Senelec (électricité) et la Sicap (construction immobilière), pour ne citer que ces organismes, traînent de lourds passifs qui, à moins d’une politique vigoureuse de redressement, les emporteront, irrésistiblement, en laissant derrière elles des milliers de chômeurs. Les prélèvements soit disant de solidarité avec le monde rural opérés périodiquement sur les maigres salaires des travailleurs sont utilisés à des fins de politique politicienne.

L’aide alimentaire octroyée par nos amis de l’extérieur, pour soulager les maux de nos masses rurales est détournée publiquement par ceux-là mêmes qui sont chargés de la distribuer, et l’Etat embourbé dans la politique de clientélisme baisse les bras. Le népotisme, la magouille, la corruption fustigés par toute la presse étrangère ont fini de singulariser notre pays aux yeux de l’étranger et apparaissent comme un label collé sur l’image du Sénégal, alors qu’ils sont le fait des milieux politico-affairistes dans lesquels baigne le pouvoir et sont très loin du peuple travailleur de nos usines et de nos campagnes dont l’honnêteté est légendaire.

Placé par les circonstances au point de convergence des intérêts que représentent les différentes parties prenantes au sein de toute communauté, intérêts nécessairement contradictoires, je me suis fais le devoir de lancer le présent appel à tous mes compatriotes, sans exclusive (...) J’affirme que le Sénégal peut devenir une société dans laquelle l’espérance, chaque jour renouvelée, deviendra le moteur de l’action, le support de l’effort et la source d’inspiration permanente de la créativité populaire. Je sais qu’il n’existe qu’exceptionnellement dans l’histoire des hommes des exemples de sociétés libres qui ont pu survivre à tant d’agressions conjuguées au même moment. Mais Dieu ayant déjà doté notre peuple des irremplaçables vertus de « Jom » (1) et de « Fitt » (2), nous pourrons, dans le combat libérateur que nous avons entrepris ensemble, triompher des forces du mal (…)

Mes chers compatriotes, je sais qu’en ces graves circonstances le peuple sénégalais souhaite, profondément, une concertation entre les organisations de masse, les forces démocratiques et les bonnes volontés. C’est pourquoi, nous devrons tous, sans délai, nous atteler à cette exigence hautement patriotique. Pour l’heure, je vous demande d’oublier les barrières et les clivages plus ou moins artificiels, de transcender les égoïsmes personnels et de vous mobiliser corps et âme pour sauver notre pays sur la base du programme suivant : 1°) Mise en place d’un gouvernement d’union nationale de transition chargé de définir les conditions d’une nouvelle consultation populaire, 2°) Organisation d’élections libres et démocratiques. Concrètement, partout, dans les usines, dans les champs, dans les villages, les quartiers, les marchés, les établissements d’enseignement, vous formerez des comités de soutien de l’appel à la nation. Les comités seront ensuite réunis en sections urbaines et en sections rurales, puis en fédérations à travers le pays. Dans leur composition, faites en sorte que toutes les sensibilités politiques présentes soient représentées. Vous organiserez des réunions, des meetings, des manifestations au cours desquels vous adopterez des résolutions que vous ferez parvenir à la Direction nationale de l’appel à la nation aux agences de presse, aux rédactions des journaux, aux ambassades. Vous déposerez un exemplaire au représentant local de l’Administration, sous-préfet, préfet ou gouverneur. Vous formerez des délégations auprès de toutes les personnalités politiques et religieuses pour leur demander d’appuyer le programme de l’Appel et d’user de leur influence, pour l’imposer à tous les fils de ce pays, parce qu’il n’y a pas d’autre solution pour sauver le Sénégal.

Sénégalaises, Sénégalais, mes chers compatriotes, la victoire est au bout de notre démarche.

Source : LeQuotidien

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