Disiz lâche le rap et croise son alter ego au Sénégal

Avec un nouvel album en préparation et un premier roman à peine en pile dans les librairies, Serigne M’Baye Gueye - qu’autrefois on appelait Disiz la peste puis Disiz - se réinvente d’abord en écrivain, puis en chanteur différent, après quelques expériences cinématographiques. Entretien.


Elevé à Evry, au son de IAM et NTM, Disiz s’est fait connaître avec la BO de Taxi 2 en 2000 en solo et avec Faf Larage, avant de suivre une carrière à succès en France avec des albums, et au Sénégal avec des mixtapes : Le Poisson rouge en 2000, Jeu de Société en 2003, Les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue en 2006 (Victoire de la musique Rap), et Disiz the End en 2009. Il a aussi participé au sein de Rouge à Lèvres à Démaquille-toi en 2008 sous le pseudo de Peter Punk, une expérience de rap/house et sortira, en 2010, un nouvel album qui s’affranchit totalement de l’univers hip-hop. Nous l’avons croisé début septembre dans les bureaux de son éditeur, Naïve, à l’occasion de la sortie de son roman Les Derniers de la rue Ponty.

Justement, reparlons de Dans tes rêves, ce film de 2005 qui n’a pas vraiment marché, tout en étant proche de l’histoire du rap français. Serigne M’Baye Gueye : Je ne suis pas sûr que cela soit vraiment l’histoire réelle du rap. Il manquait une certaine authenticité dans le film au niveau du scénario qui a subi plusieurs réécritures pour arriver à trouver une production… De la première version d’Oxmo Puccino à celle qui a été tournée, il y avait une monde. Devenu trop politiquement correct, il a perdu de son impact. Jouer avec Béatrice Dalle, c’était vraiment très bien, mais au niveau des embrouilles du milieu, c’était quand même un peu gentil. Ca manquait de dureté, en faisant une simple comparaison avec ce que j’ai vécu en temps qu’artiste, c’était loin du compte… Même le personnage de Vincent Elbaz qui rackette dans le film n’est pas trop crédible par rapport au panier de crabe du milieu hip hop, vraiment en dessous de la vérité.

C’est cela qui t’a fait t’éloigner du rap, depuis ? Non, c’est parce que je trouve l’univers trop balisé maintenant, trop bling bling. J’ai toujours écouté beaucoup de musiques différentes et le rap avec ses codes actuels s’est enfermé. Ce qui m’intéressait était de sampler du rock et du jazz pour en faire mon son, sans avoir à connaître le solfège, la guitare ou la batterie. Mais au fil du temps, tout s’est cloisonné et je ne m‘y suis plus retrouvé du tout. J’ai décidé de faire un dernier disque et de passer à autre chose. C’était l’idée de Disiz the End. Depuis, je suis allé à New York enregistrer cet été et le résultat sera dans les bacs en janvier ou février prochain. Ce que je veux, comme je veux le faire, sans étiquette rap ou rock. J’ai travaillé avec un producteur qui vient du rap, Diesel et des musiciens de studio de là-bas. Cela sonne autant rock que hip-hop ou électro et musique africaine (soukouss ou douro), et c’est un album de chansons qui laisse passer les émotions au contraire d’un travail de MC qui porte le son avec un beat. J’appuie sur le côté poétique du propos.

C’est du slam ? Non, le slam c’est juste de la poésie urbaine, c’est l’œuvre des noirs du Bronx, comme les Last Poets, auxquels on a donné un nouveau nom parce qu’on ne savait pas comment les classer et à la limite, cela n’a pas besoin de musique… Au contraire, mon approche, en respectant le format chanson s’apparente plus à l’univers du rock ou de la pop.

Chanson, poésie, roman, on en arrive à Les Derniers de la rue Ponty… Ton héros, Gabriel, a tout d’un ange qui arrive en quête de rédemption à Dakar pour sauver deux femmes et ensuite disparaître. Débarquant de Paris par avion, il est invisible, riche et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Il commence par aller voir un marabout pour un conseil et cela définit ses actions … C’est un roman que la culpabilité d’un être qui a aimé et s’est planté et ne s’autorise pas à aimer complètement à nouveau, d’où sa fin. En arrivant à la trentaine, je suis plus lucide et je ne voyais pas de happy end au roman…

Pourquoi ce retour aux sources sénégalaises (Disiz est métisse de mère belge et de père sénégalais) quand, a priori, on t’attendait sur un autre terrain ? La seule notation rap, c’est l’aide fournie par des habitants des Mureaux à la construction d’une école sur place. Justement, parce que j’ai deux mille histoires sur la banlieue et que cela ne m’aurait pas éloigné du rap, trop cliché, entre amour et haine. Et puis, c’était trop d’inspiration… Et par ailleurs, cela fait dix ans que je vais au Sénégal et cela correspondait à une bonne période de ma vie. Avec le recul, je n’ai pas à choisir l’un ou l’autre, je pose une vision décillée sur ce que je connais et en tire une histoire avec des gens définis par le milieu culturel. Le problème du Sénégal est que là-bas, la jeunesse est enfermée par des barreaux invisibles, qui les empêchent de bouger : pas de papier, pas de voyage. C’est terrible. Ce qui n’est pas le cas ici.

Parle-moi du personnage de Salie. Salie est un peu mon alter ego inversé, une Sénégalaise de père blanc et d’extraction sociale modeste qui veut découvrir l’autre moitié de sa famille en France. Une figure qui permet de faire passer des choses sur le métissage, la double culture et les problèmes afférents.

Quelles sont les premières impressions des lecteurs ? Qu’un rappeur bronzé se jette dans l’arène littéraire intrigue beaucoup. Et là où je crois avoir réussi mon coup est que les critiques divergent sur la façon de voir le Sénégal ou la France avec les pièges de chaque lieu. Ce roman, qui ne dénonce pas mais raconte une histoire, titille les gens de diverses manières. Nolleau ne s’y retrouve pas, car il n’y voit pas la même patte que dans ma musique. Ce à quoi je lui réponds, que l’on ne construit pas un roman comme un rap…

par Jean-Pierre Simard Source : SFRMusic

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