Musique Sénégalaise

Des tendances entre demande et dérives

Musique, paroles, danses et sexe dans la sous-culture triomphante

Un petit mot salace et voilà : la mode est lancée. Il est question de corps à tout tempo. Il est devenu un fonds de commerce dans la danse, les paroles et le rythme. Bien plus que cette vérité du marketing qui fait de la femme un produit d’appel.


Il y a une fine réclame salace dans ce morceau de Babacar Seck qui enregistre la participation de Viviane : « Pour un lit qui fait du bruit, ne cherche pas à comprendre, c’est son propriétaire qui danse le ’’leumbeul’’”. Un duo avec la sulfureuse Ndèye Ndiaye ’’Gueweul’’ aurait été dans l’air du temps. « Un homme qui jouit de toutes ses capacités physiques et qui fait preuve de générosité, envoie-lui un bien gentil coup de poing ». En décodé, il faut lui rappeler que sa dame est là, prête et en situation d’attente.

Un ancien groupe de rap reconverti dans le soft mbalakh mâtiné d’élans hip hop est “dans la place”. Trois jeunes filles qui exposent leur corps. Puis, « Dokhou mbède bi » s’y met, encadré par un ancien rappeur, Deyman connu dans les années 90 comme Moussa de Jant-Bi. Un symbole de la montée en puissance du « tassou ». reconverti dans la production, Deyman sent la bonne opportunité. Il lance « Dokhou mbède-bi ». C’est un succès ! Le thème choisi est noble. Il s’agit d’une mise en garde aux filles. Les risques de perversion courent les rues. Rien de piquant jusque-là. Poussons un peu : la loi de la rue est décrite à travers la salace métaphore du « dakhar » (tamarin ». Cela ne vous dit rien ça ?

L’acte sexuel y est glissé dans les tirades, avec des contorsions du corps qui mettent à nu ses secrets. Un soir, une dame regardait la télé. J’avais un oeil sur l’écran et un autre sur mon journal. Son commentaire : les danseuses d’un clip qui magnifie les traditions d’une grande et respectable communauté au Sénégal n’avaient pas porté de dessous. Pas besoin d’un dessin pour comprendre : le corps est plus que jamais un élément de marketing musical. Ce n’est pas un problème en soi parce que, sous toutes les latitudes, la publicité fait de la dame un élément d’appel. Seulement, nos officines de la sensualité y vont assez fort. Elles prennent plus que les libertés qui avaient coûté à Fallou Dieng la « censure » de la première version de son vidéo « Askanou laobé ». Plus que la danse « ventilateur » de Youssou Ndour qui avait fait grand bruit dans les années 80. Le même You revenait au milieu de cette décennie 80 pour magnifier, dans « Sabar », plus connu sous l’appellation de « Wendelou », la pudeur et l’élégance qui font le charme des danses traditionnelles sénégalaises, le “ndawrabine” par exemple. A cette danse, Oumar Pène a consacré un joli clip avec la démonstration des dames léboues.

Ringard tout ça ! La « Génération defar ba mou bakh » n’a pas froid aux yeux. Ses pieds lui démangent et elle se lance à la conquête de toutes les citadelles de la pudeur. La demande existe. La numérisation supplante les cassettes audio. Le Mp3, format plus léger et accessible tant financièrement que géographiquement parce que vendu au porte-à-porte, change les habitudes de consommation. Tant pis pour les artistes, la piraterie étouffe la création ! La musique est partout présente. C’est l’essentiel. L’audiovisuel, lui-même, est même une explication des infortunes des créateurs. Il fait leur promotion si bien que point n’est plus besoin de se payer des Cd pour avoir toutes les nouveautés. Les chaînes de télévision, face à l’écueil des coût de production d’émissions, meublent la grille des programmes avec des clips. Ce boom ressemble à celui des radios FM à partir de 1994. Le mbalakh y est roi. Les autres formes de musique sont reléguées au second plan.

Critique, amalgames, règne de la facilité

Pourtant, l’acoustique revient en force, après l’éclaircie des années 90 qui a donné au paysage musical les Frères Guissé, Diogal Sakho, les Xalat de Dakar et Thiès, Ceddo, Waflash, le Dieuf Dieul, etc. Aujourd’hui, Yoro Ndiaye émerge du lot, en compagnie d’Oumar Ndiaye « Xosluman » qui résiste aux sirènes du tout-mbalakh qui a donné un sous-produit fait de petits mots salaces. Ce diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts, connu pour son franc-parler, a reçu une volée de bois verts pour avoir rectifié Salam Diallo. Le leader du « Nokoss Band » a étiqueté sa musique « acoustique ». Oumar Ndiaye a relevé la part d’amalgame. L’animateur, lui-même, ne s’en sortait pas mieux que Salam. Dans ses définitions, ce dernier se perdait entre musiques « acoustique » et traditionnelle ». L’artiste et l’animateur peuvent être épinglés pour insuffisance de connaissance de leur matière. Ce fait a des incidences à trois niveaux.

Premier niveau de lecture, l’absence de critique et le manque d’humilité, selon Jimmy Mbaye sur le portail « Wootico » (août 2007) : « Je n’ai pas le droit de dire à Youssou : ’Youssou, ton morceau-là n’est pas bon’. Je n’ai pas le droit de dire à Ismaël Lô qu’il aurait pu mieux faire tel morceau. Parce que je trouve que le titre, proposé au public, est trop terre-à-terre. Je ne peux pas le dire à Thione Seck. Et Thione, lui-même, ne peut pas le dire d’un autre, au risque d’être traité de méchant. Il y a certains artistes, dont je vais taire le nom qui, à chaque fois qu’ils sortaient un album, m’envoyaient un exemplaire pour que je fasse des critiques. Je trouve cela bien. Mais est-ce que tous les artistes l’accepteront ? »

Deuxième élément, la complaisance des animateurs qui font plus de show et servent plus de chefs d’oeuvre de pitreries que de bons moments d’animation ou de l’information musicales. Jimmy sonne l’alerte : « Le problème de la musique sénégalaise, c’est aussi les radios. Les animateurs veulent faire la promotion d’une mauvaise musique. Et cela ne rend pas service à la musique sénégalaise parce que si vous leur donnez un Cd de douze titres, ils disent que pour plaire aux auditeurs, il faut qu’ils passent les morceaux que les gens connaissent. Et les morceaux que connaissent les gens sont ceux qui passent tout le temps à la télévision. Or l’animateur est là pour faire découvrir au public une musique ; il n’est pas là pour subir les pressions du public. » Mais comment faire un bon animateur quand on pense que l’animation est synonyme d’envolées guignolesques ? Il n’y a pas cet exercice de veille qui a valu, en 1997, un poste à une animatrice qui terminait ses tests. Elle a mis “Djino”, un tube à succès de Youssou Ndour. Dans une variation de rythmes, le chanteur, après avoir promis le soleil et la lune à son amante, pose la fameuse question : “Que voudrais-tu que je t’offre encore ma chérie ?” (Lou dess). C’est l’animatrice qui répond à la place de l’amante : “Oh oui, se retrouver dans le lit !” Elle est éliminée par son patron qui était sur cette fréquence dans son véhicule. Enfin, il y a la conséquence de toutes ces insuffisances : « La musique sénégalaise est, je ne dis même pas dans un tourbillon, mais à terre. La musique sénégalaise est en train de mourir de sa belle mort à cause du foisonnement tous azimuts d’artistes et d’arrangeurs. Toute la musique sénégalaise se ressemble. Par exemple, si vous prenez un morceau d’un chanteur, vous enlevez sa voix pour y poser la voix d’un autre chanteur, vous avez le même produit. Parce que c’est tout le temps la même musique qui tourne ! Les recherches ne sont pas aussi poussées que cela. Nombre d’acteurs du show-biz estiment qu’il faut faire beaucoup de sabar, du marimba, pour accrocher les mélomanes ». Le talentueux guitariste du Super Etoile gère aussi une carrière solo. Son studio est un laboratoire de musiques. Il y passe des nuits blanches à concevoir des sons. Des efforts que ne consentent pas nombre de ses collègues. Il existe, aujourd’hui, une uniformisation de la musique.

Le standard de Sandaga en question

Dans les années 90, Sandaga était la place forte avec l’émergence de Talla Diagne tout acquis au mbalakh. Régnait alors que ce que nous appelions la “sandagaïsation” de la musique et que feu Sambou Cissé, journaliste et éminent observateur des tendances culturelles dépeignait comme “la sous-culture ambiante” dans le quotidien ‘’Scoop’’. Il existe un standard : la personne aimée, le marabout, les temps durs, le bienfaiteur, la famille et la célébration du Sénégalais hors de tous les dangers parce que béni de Dieu. Et parfois, le patrimoine national est pillé et dévoyé.

D’autres producteurs ont suivi les traces de Talla Diagne pour le même résultat. En témoigne cette anecdote rapportée par Mada Bâ lorsqu’elle a fait un disque assez soft avec le Canadien Mac Fallows. Un producteur a écouté le produit, l’a jugé bon et a suggéré de mettre un peu de mbalakh. Or, l’option soft était retenue. Hormis le fait que Sandaga ait jusque-là détenu les moyens de la production de cassettes, il y a le fait que l’édition musicale ne se soit pas imposée au Sénégal.

Le travail de l’éditeur consiste à s’accorder sur un format et un style avec l’artiste et à dérouler un plan d’édition avec des objectifs artistiques clairs. Ce format prépare le produit à la vente qui, elle, est autre métier. Sans moyens, les bonnes idées subissent toujours la loi du plus riche ! Bouba Ndour, qui a connu des succès avec Viviane, a tenté d’occuper le créneau avec des musiques marginalisées par le mbalakh, avec une bonne place pour le hip-hop. Il s’agit de son label « Whatawhat ». Les labels ‘’Jololi’’ et ‘’Origines”, avec une meilleure approche professionnelle parce que comptant sur des hommes de l’art, n’ont pas changé la face de la musique. Les lacunes subsistent ! Jimmy Mbaye déplore ce règne de la médiocrité : « On peut faire une très bonne musique sans pour autant verser dans le sabar, le marimba. Par exemple, ceux qui font de la musique acoustique, sont en train de damer le pion à ceux qui font la musique big-bang. On dit que la piraterie est en train de nous tuer, c’est vrai. Mais les musiciens sont en train de s’enterrer eux-mêmes. Parce qu’ils ne travaillent plus assez. Et ça compose n’importe comment ; ça arrange n’importe comment et personne n’ose en parler ».

Lorsque le “Lemzo Diamono” du guitariste Lamine Faye cartonnait à partir de 1993 avec son concept de “marimbalakh” (un mbalakh avec une omniprésence du son marimba produit par le clavier), il y a eu un rush sur le marimba. D’où cette fine précision du jeune frère Habib Faye qui a avancé avoir eu recours au marimba dès 1986 dans le morceau à succès de Youssou Ndour, “Wendelou”.

Les faits donnent donc raison à Jimmy Mbaye. Lui-même est victime de cette uniformisation. Impérial avec le Super Etoile, il s’est lancé dans une carrière solo bien suivie sur l’international avec un tempo soft et qui traverse les barrières culturelles et rallie à lui les habitudes d’écoute. Hélas, ses morceaux ne passent pas très souvent sur les radios. Oumar Ndiaye est amer. « Je ne serai pas démagogue jusqu’à dire que la musique sénégalaise n’a pas évolué. Mais, comme le disait un de mes aînés, elle a plutôt stagné. On remarque qu’il y a beaucoup plus de folklores dans cette musique. Tout le monde se met à chanter, tout le monde est dans la musique. Tout cela, c’est la faute aux producteurs qui produisent du n’importe quoi. Il faut reconnaître aussi que cela plaît au public qui est un grand consommateur de Mbalax », a-t-il dit dans un entretien avec le magazine « Icône » en novembre 2007.

L’émergence des percussionnistes ne l’éloigne pas de ses principes de catégorisation des courants musicaux. Il a une ligne de convergence avec Jimmy : « Ces percussionnistes, je ne vais pas leur donner un statut de musicien. Ce qu’ils font, c’est du folklore. Je ne vais pas lire ce qu’ils produisent dans la grille de la musique moderne. Je ne jetterai pas du sable sur ce qu’ils font, cela fait partie de notre patrimoine culturel. C’est d’ailleurs à ce niveau que je pense que les animateurs ont une grande responsabilité sur la dépréciation de cette musique. Ils mélangent, je puis dire, les torchons avec les serviettes. Les animateurs n’ont plus ce rôle d’éducateurs qu’avaient leurs prédécesseurs. Ces derniers nous faisaient écouter toutes les musiques africaines et européennes et pas uniquement le mbalax comme le font nos principaux animateurs. Leurs aînés nous éduquaient musicalement et nous faisaient découvrir toutes les musiques du monde. Contrairement à certains animateurs de la bande FM qui sont musicalement limités jusqu’à classer le folklore dans la même grille musicale que la musique moderne.

Aujourd’hui, quand on écoute la musique dans les radios, c’est 90% de mbalax. Et cela n’aide ni les musiciens encore moins le public. »

Oumar Ndiaye ’’Xosluman’’ adore le thème de l’amour. « The pages », un de ses plus grands succès, met en scène une histoire de coeur. Mais attention : amour ne veut pas dire voyeurisme. Il prend la leçon dans le répertoire de Bob Marley ou de Salif Keïta. Il a sa potion de raison : « Ce n’est pas mauvais en soi de chanter l’amour, mais il faut savoir comment s’y prendre ». Un mode d’emploi que ne lisent pas la plupart des troubadours au micro. Gare à la surdose ou à la confusion entre amour et sexualité... à tout tempo !

Habib Demba FALL

Source : Afrique-Musique

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