Dakar : des rappeurs militent pour que la détention préventive soit réduite

A l’occasion de concerts en prison, des rappeurs sénégalais militent chaque année pour que la durée de la détention préventive soit réduite. « Les jeunes restent plus de dix ans en maison d’arrêt sans être jugés, ce n’est pas normal ! », fulmine le musicien Malal Tall.


Dans la cour ensablée de la prison Camp pénal (800 détenus), au coeur d’un quartier populaire de Dakar, une scène a été aménagée entre deux bâtiments blancs aux fenêtres percées en meurtrières.

Le long des murs, des barricades gardées par des policiers armés encerclent quelque deux cents détenus, vêtus pour la plupart d’un tee-shirt et d’un jean, sans menottes aux poignets, l’air crispé.

Sur le podium, cette après-midi d’août, la crème des rappeurs sénégalais - tels Doug E. Tee et Didier Awadi - vient dénoncer les méfaits des « longues détentions préventives ».

« Il y a des gens qui ont été emprisonnés à l’âge de 18 ans et qui ont grandi ici », constate Malal Tall, « fou malade » de son nom d’artiste, dont l’un des morceaux s’intitule « Jugez ceux que vous avez oubliés ».

« Au début, nous voulions surtout animer la prison avec un concert. Aujourd’hui, nous l’accompagnons d’un combat : la limitation de la longue détention préventive », explique ce rappeur, initiateur du projet lancé en 2004.

Chaque année, le temps d’une journée, les musiciens animent des ateliers d’écriture avec les détenus ou font quelques démonstrations de break dance.

Parmi les plus acclamés, deux rappeurs de la banlieue dakaroise : Gora Diouf, 29 ans et Waly Faye, 34 ans, qui forment les « 2m² ». Un nom choisi par ironie, en référence à la maison d’arrêt dakaroise de Rebeuss, surnommée « 100m² », qui renferme 1.500 détenus.

Ces deux musiciens ont passé là cinq ans de leur vie, sous le régime de la détention préventive, avant d’être finalement relaxés...

« Nous étions environ 140 à 180 personnes dans une grande cellule. A midi, on nous servait deux seaux de riz au poisson (le plat national) sans goût », décrit Waly Faye, d’une voix toujours vibrante d’indignation.

« Nous dormions à même le sol sur des nattes, poursuit-il. Et nous n’avions qu’une seule douche pour toute cette cellule ».

« En préventive », les prévenus ont l’impression que « personne ne s’occupe de leur dossier », témoigne aussi Waly Faye, qui avait entamé une grève de la faim « au bout de deux ans » de détention afin d’attirer l’attention sur son dossier.

Pour la Rencontre africaine des droits de l’Homme (Raddho), une ONG qui a mené des inspections dans cette prison, il s’agit bien de « violation des droits de l’Homme parce qu’une personne doit être jugée dans des délais raisonnables ».

« En gardant aussi longtemps des personnes en détention, on contribue à la surpopulation des prisons et on développe d’autres maux », s’inquiète le responsable de l’assistance juridique de la Raddho, Oumar Diallo.

Du côté de l’administration, on assure qu’une réforme est en cours. La loi du 23 septembre 2008 a justement pour but « d’éradiquer les longues détentions provisoires » selon la Direction des affaires criminelles et des grâces.

Ce nouveau texte abroge plusieurs procédures ralentissant l’instruction judiciaire. Elle rend notamment facultative l’enquête de personnalité et donne plus de responsabilités au magistrat.

« Si cette loi est appliquée à bon escient, la détention préventive en matière criminelle ne peut pas atteindre trois ans », indique un responsable à la Direction des affaires criminelles.

D’ici 2010, une commission pourrait aussi être créée afin d’« indemniser les dommages liés à la détention préventive ».

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