Concerts : la filière musicale française est soucieuse

Longtemps consolée de la mauvaise santé du disque par la vitalité du spectacle vivant, la filière musicale française est soucieuse. Trop d’événements gratuits, trop d’affiches identiques, trop de billets chers, trop de mauvais temps... Après une saison estivale en demi-teinte et une rentrée frileuse, marquée par la Coupe du monde de rugby, le spectacle vivant présenterait des symptômes identiques à ceux qui ont précédé l’effondrement du secteur euphorique qu’a été le CD jusqu’en 2002.


Hier encore, on citait en référence les Américains abandonnant le terrain du disque pour conquérir pleinement celui du concert - la tournée A Bigger Bang des Rolling Stones qui a généré près de 400 millions d’euros de 2005 à 2007 ; la machinerie Madonna quittant sa maison de disques Warner pour Live Nation, filiale spectacle de Clear Channel, pour 84,4 millions d’euros... Aujourd’hui, on fait de la microéconomie.

Baromètre de la scène musicale, le Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV) s’inquiète. Cet établissement public chargé de collecter la taxe fiscale auprès des spectacles de variété (3,5 % du prix d’entrée) et de la redistribuer, a engrangé 14,9 millions d’euros hors taxes en 2006 sur un total de billetterie de 425,5 millions d’euros (16,1 millions de spectateurs). La prévision de recettes est à la hausse pour 2007 (aux alentours de 16 millions d’euros HT).

Ce bilan d’apparence positive est « cependant en baisse par rapport à nos prévisions, explique Catherine Giffard, directrice du CNV. C’est l’arbre qui cache la forêt. Nous avons passé une période économiquement faste, marquée par l’augmentation des prix de la billetterie et par de gros concerts ». Avec, en première ligne, la machine Polnareff (environ 500 000 spectateurs en France). Comment s’annonce 2008 ? « Peu de visibilité, précise Mme Giffard. Car, parallèlement, le nombre de demandes d’aides exceptionnelles s’est multiplié. Elles émanent de producteurs de spectacles en difficulté, privés notamment de l’aide financière des maisons de disques pour monter les tournées (les tour supports). »

Signe de l’urgence : tout change très vite. Pessimiste, mais averti, Vincent Frèrebeau, fondateur du label indépendant Tôt ou Tard (Thomas Fersen, Vincent Delerm), constate qu’on « arrive à l’inévitable. La musique se joue groupée, si l’une des composantes périclite, l’ensemble va mal. Le disque a perdu 50 % de son chiffre d’affaires en quatre ans et cela se reporte sur le coeur de métier de chacun ». Invoquant les démons du téléchargement illégal, et « l’absence totale de courage politique face à ce phénomène dévastateur », le jeune patron observe les lames de fond qui secouent l’industrie de la musique.

« Madonna bouge, tout le monde en parle, mais la mutualisation des centres d’intérêt (disques, concerts, merchandising, images...) n’est pas une nouveauté, en premier lieu parce que les producteurs de disques en crise ont exigé un retour sur investissement par le biais des concerts. » Les coproductions entre majors du disque et producteurs de spectacles se sont multipliées depuis deux ans (par exemple, Universal avec Gilbert Coullier pour Polnareff). Rachats de salles (L’Olympia par Universal ; le Théâtre de Dix Heures par Sony-BMG), de sociétés de production (Arachnée Productions, qui produit Indochine et Pascal Obispo, par Sony-BMG cet été) sont à l’ordre du jour. « Il y a un écosystème à créer », dit Vincent Frèrebeau.

Tout cela n’est pas sans danger, souligne Marc Hernandez, directeur du label historique RCA chez Sony-BMG. « Monter une tournée est très compliqué, c’est un métier délicat. Un mauvais timing vide une salle et aucun artiste n’y résiste. Travailler ensemble, oui, mais en préservant son métier. » Inquiets de l’arrivée des ventes de tickets électroniques via les téléphones portables, qui les priveraient de la maîtrise de leur public, les producteurs de spectacles ne comptent pas se laisser manger par les sociétés discographiques. Ces dernières martèlent, pour leur part, qu’elles sont les premières à investir sur un artiste, et que si elles ne supportent plus ce coût, c’est le prix du billet, en hausse de 8 % en 2006, qui en pâtira.

En France, le prix moyen du billet est de 28 € HT. Au New Morning, salle mythique parisienne, le prix moyen est de 20 €. Sa programmatrice, Christine Badier, dit souffrir « d’une trop grande concurrence, parce que tout le monde se met à la scène en roue libre : les artistes, les collectivités, les maisons de disques ». Mais si l’engouement pour les événements comme The Police au Stade de France (60 000 spectateurs pour des places coûtant de 11 € à 56 €) ou Mika au Zénith (à partir de 45 €) ne se dément pas, les petites salles peinent à réunir quelques centaines de spectateurs.

Manou Combi, directeur du Cylindre, salle de musique actuelle (SMAC) proche de Besançon, propose un prix moyen de 8,20 € : « C’est peu. Mais nous souffrons de la disparition de la musique de proximité, dans les bistrots par exemple, étouffés par la chape de plomb de la législation : sécurité, antibruit... Or la musique ne peut vivre qu’en ayant une valeur sociale et politique. »

Pour Daniel Colling, directeur du Zénith parisien (800 000 spectateurs annuels) et du jeune Zénith nantais (400 000 spectateurs annuels), « il faut se garder des conclusions lapidaires. La baisse est certaine en septembre, mais elle accompagne celle du marché immobilier ou des agences de voyages. Quand les Français sont moroses ou inquiets, le spectacle est immédiatement touché ». Véronique Mortaigne

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