Carlou D - Une enquête de Seydou KA

CARLOU D, MEILLEUR ARTISTE DE L’ANNÉE  : « Il y a un réel besoin d’autres styles musicaux différents du mbalax »


Avec une identité musicale teintée d’une forte spiritualité, l’auteur-compositeur Carlou D, sacré meilleur artiste de l’année et meilleur artiste de variétés lors de la première édition des « Sunu music awards », revient sur les différentes péripéties artistiques qui ont rythmé sa trajectoire.

Meilleur artiste de l’année 2009 lors des « Sunu music awards », qu’est-ce qui va changer chez Carlou D, artistiquement parlant ?

On ne va rien changer. On va plutôt améliorer. Vous savez, ce titre, je le prends comme une source de motivation supplémentaire. C’est vrai que c’est beau, on en parle partout, même à l’extérieur. Cela me donne beaucoup de force, de courage et de fierté.

Comment avez-vous vécu ce sacre ?

Tranquille. Dans un bel esprit de collégialité, j’ai travaillé dur ces cinq dernières années avec les danseurs, les instrumentistes qui m’accompagnent. Autrement dit, toute l’équipe qui est derrière moi.

Et présentement, quel est votre état d’esprit ?

Je dirais beaucoup plus ouvert. Il y a un grand champ devant nous et on va beaucoup faire pour occuper davantage l’espace musical, avec une bonne présence professionnelle.

Que répondez-vous à certains rappeurs qui disent que vous ne faites pas du rap... Parlez-nous de votre identité musicale. Folk, mbalax, opéra... C’est quoi exactement le style Carlou D ? Ça, c’est le propre du mouvement hip hop. Il faut que ça parle. Je fais du rap ou pas, je crois que j’ai dépassé quand même cet état d’esprit. Pour moi, le rap, c’est une branche du hip hop et cela constitue une source d’ouverture pour les jeunes. J’ai commencé par le rap (quelques piges au Positive black soul, ndlr) et puis j’ai senti l’obligation d’améliorer musicalement le style que je faisais. Il est important de se rappeler que j’ai débuté avec « Bennen vibe, bennen style », comprenez une autre vibration, un autre style. Donc cela explique tout. Avec Carlou D, il faut s’attendre à tout.

Soyez un peu plus précis. C’est quoi l’identité musicale de Carlou D ?

Je touche à tout. Et comme tous les bons chanteurs, j’écoute tout le monde. Franchement, je ne fais que sortir ce que j’ai dans le cœur. Mon père est un très grand mélomane, je n’ai cessé d’écouter ses disques qui datent de 1977. Je suis né dans une maison mélomane et j’ai grandi avec cette idée de mélomane. La démarche vise à toucher à toutes les couleurs musicales et de les partager avec tout le monde. C’est ce qui se reflète dans ce que je fais. Mon univers familial a beaucoup influencé mon orientation musicale.

On relève également beaucoup de spiritualité dans l’orchestration de vos textes et de vos mélodies. Où est-ce que vous puisez cette inspiration ?

Comme je le disais hier (mardi 2 mars ndlr :), moi, je suis « musicroi ». Je ne suis pas musicien. La musique c’est juste un travail. Tandis qu’être « musicroi », c’est une identité, c’est l’origine de la personne. Pour moi, la spiritualité dirige le monde, comme l’a si bien dit le président américain Barack Obama. Je partage vraiment cet avis. A mon sens, sans spiritualité, on ne peut pas évoluer. Même ne pas croire au bon Dieu est une façon de croire sans le savoir. Il est toujours bien de jouer le rôle d’éducateur de l’âme, de l’esprit, pour un meilleur fonctionnement du bien-être de l’homme. Cela dépasse même la spiritualité. C’est de l’éducation.

A vous comprendre donc, quelle que soit la confession de la personne, la foi guide toujours la démarche musicale de Carlou D...

Absolument. Je mets la foi avant tout.

Restons dans le registre spirituel. Vous faites souvent référence à la philosophie « baye fall »...

C’est juste lié au fait que je fais partie de cette famille par des liens de sang. Ma mère est de Keur Madiop dans le Cayor, fief de Lat Dior Ngoné Latyr Diop qui est dans la lignée de Mame Cheikh Ibrahima Fall. Il y a aussi le fait que Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké est mon guide spirituel. J’adore et je respecte cette philosophie « baye fall » à cause de la simplicité des fidèles « baye fall ». Ils se distinguent essentiellement de par leur humilité, leur esprit d’ouverture. C’est quelque chose qui m’a poussé à adhérer à cette philosophie et à être « baye fall ». C’est la raison pour laquelle je fonctionne comme tel. Quand on est disciple de Cheikh Ibra Fall, on l’est et on le vit quotidiennement. Ce n’est pas seulement le côté spirituel, c’est un état d’esprit, un bien être qui touche la personne. Pas plus que ça. Pour en revenir à votre défunte mère, vous ne cessez d’entretenir cette proximité affective avec elle, notamment dans l’album « Ndey Dior ». Voulez-vous partager avec les lecteurs cette proximité ?

(Pris par l’émotion). Absolument. Cela a été toujours comme ça. C’est comme cette forte croyance, cette foi en Dieu. C’est cet amour que je nourris envers ma défunte maman. C’est une dame que j’aime et que je respecte beaucoup. Elle a été la première personne à croire en ce que je fais. Elle m’a beaucoup conseillé, beaucoup donné de force à ne jamais baisser les bras. Je l’ai dit depuis le début de ma carrière, elle sera dans chacun de mes albums.

Au début de votre carrière artistique, on connaissait Carlou D comme danseur dans le groupe « Navajo Nba ». De la danse à la chanson, comment s’est faite la connexion ?

Ecoutez. C’est une suite vraiment logique. J’ai commencé par la danse et, arrivé à un moment, j’ai senti l’obligation de créer ma propre musique, mon propre rythme, de faire mes propres compositions. Cela à la faveur d’une certaine disposition. J’avais la faculté de manier ma voix avec beaucoup de maîtrise. C’était tout à fait naturel que je glisse vers la chanson. C’est ainsi que j’ai senti l’obligation de travailler, d’essayer de développer. Et le résultat est là. Les choses marchent bien. J’allie aussi bien la danse que la chanson avec un style particulier. Meilleur artiste de l’année, quel regard portez-vous sur l’environnement musical au Sénégal ?

Positif. Je salue l’initiative de la structure Guibelmusic qui a initié les Sunu music awards qui fait développer la musique sénégalaise. On en avait grandement besoin. Au moins se réunir ne serait-ce qu’une fois dans l’année, comme l’a si bien dit Youssou Ndour, histoire de motiver davantage les artistes, mais aussi de critiquer positivement comme négativement les gens. Cela va pousser les artistes à travailler davantage et à être professionnels. Ils doivent comprendre qu’il y a un réel besoin d’adaptation à d’autres styles musicaux même si le « mbalax » demeure notre genre national. Il faut s’intéresser à ce qui se passe à l’extérieur et respecter certaines normes.

Comment avez-vous accueilli les critiques qui ont entouré les Sunu music awards ?

Bon ! Que cela soit des critiques positives comme négatives, cela fait améliorer les choses. Lorsque vous sortez quelque chose et que les gens trouvent que ce n’est pas bon, vous avez intérêt à ne pas répéter les mêmes erreurs. Pareil pour des initiatives qui ont réussi. Il y a toujours quelque chose à améliorer et à apprendre.

Récemment, le chanteur Youssou Ndour a déclaré qu’au Sénégal, les concerts ne font pas vivre les artistes. Partagez-vous cet avis ?

Oui. Je le comprends très bien. Vu le niveau où il en est, son propos sonne juste. De mon point de vue, franchement, les concerts ne font pas vivre. Toujours est-il qu’il y en a qui font beaucoup d’efforts pour s’en sortir. Je pense qu’il faudrait quand même qu’il y ait beaucoup plus de spectacles. De ce côté-là, les promoteurs ont leur partition à jouer. Pour que la machine puisse tourner normalement, il faut la personne qu’il faut à la place qu’il faut.

Est-ce que Carlou D parvient à vivre de ses concerts ?

Ce serait un peu difficile de me prononcer. Présentement, je suis au milieu du pont, il me reste beaucoup de choses à faire. Le challenge est d’autant plus important que j’ai un monde derrière moi à gérer, notamment ma petite famille qui pèse lourd. Je travaille avec mon frère, mes cousins, et vous voyez toutes ces personnes derrière. Il est assez difficile de vivre avec ce qu’on gagne ici. Dieu merci, on fait des spectacles hors du Sénégal. Il serait très intéressant de booster les spectacles, parce qu’avec les pirates, il est difficile de vivre des ventes des albums. Et partout où vous allez dans le monde, ce sont les spectacles qui font vivre les artistes.

Donc, à votre avis, une professionnalisation s’impose notamment au niveau des promoteurs...

Oui ! Du moment où ce sont les spectacles qui font vivre les artistes, il serait bien d’avoir des promoteurs professionnels qui maîtrisent le monde du show-business, c’est-à-dire le show et le business.

A l’image de ce qui se fait au niveau de la lutte...

Absolument ! Vous avez vu comment ça marche maintenant. Franchement, nous en avons besoin.

Présentement, quels sont vos projets sur le plan artistique ?

Là, on est toujours dans la promotion de l’album « Ndey Dior ». Aussi, il y a l’album international qui va bientôt sortir. Depuis un an, je travaille et je suis concentré là-dessus. Il y a également deux dates à faire sur l’international et ici dans les régions. Et surtout par rapport au Prix, beaucoup de mélomanes attendent de voir Carlou D prouver le pourquoi du choix porté sur sa personne.

Et qu’est-ce que vous allez leur réserver ?

Simplement du bon spectacle et confirmer. Nous sommes à l’état de la confirmation.

Propos recueillis par E. Massiga FAYE

MEILLEUR ARTISTE DE L’ANNÉE : Carlou D, la musique dans les veines

« Meilleur artiste de variétés » et « meilleur artiste de l’année 2009 », lors de la première édition des Sunu music awards, tenue le 13 février 2010, Carlou D est d’une cohérence artistique qui a fini de cristalliser l’adhésion du plus grand nombre. Les égratignures essuyées ça et là n’entament point sa démarche.

Une silhouette filiforme qui porte des dreadlocks tombant sur les épaules, il a fini de gagner en légitimité dans l’espace musical sénégalais, même si dans la vie courante, il est d’une rare timidité. Son vrai nom, c’est Ibrahima Loucard, mais comme beaucoup dans le milieu du hip-hop, il a préféré le « verlan » pour son pseudonyme d’artiste : à « Carlou », il a adjoint le « D » final de Loucard, prononcé à l’anglaise. Le jeune artiste a véritablement été remarqué au début des années 2000 comme danseur, ensuite rappeur, après quelques années de « galère » et après avoir abandonné l’école « par amour pour la musique ». Du haut de ses 29 ans, Carlou D, fit ses premiers pas à l’école en 1985 pour la quitter 10 ans plus tard au profit de la musique. A l’âge de 12 ans il se découvre un intérêt pour cette expression artistique. Ainsi, dès l’âge de 16 ans, parallèlement à la musique, il développe une folle passion pour la danse. Quelques temps après, avec le groupe « Navajo », il remporte le prix de la meilleure chorégraphie à « Oscar des vacances » édition 2002.

Et c’est en 2003, qu’il intègre le groupe Positive Black soul (PBS) et devient un des artistes les plus en vue du mouvement hip hop. Fort de ces dispositions artistiques, il sort son premier album solo en 2004 : « Séédé » ou témoin de son temps en langue wolof. Les mélomanes découvrent un Carlou D doué à la guitare et doté d’une bonne expression vocale. Élu « Révélation de l’année 2004 » au festival Hip-Hop Awards avec son premier album solo, l’ex-pensionnaire du Positive Black Soul (Pbs) s’affirme davantage dans l’univers rap. Dans le même temps, il se forge une identité musicale à la croisée d’autres styles. N’en déplaise à ses détracteurs. « Je touche à tout, avait-il justifié dans l’une de ses interviews. Je suis comme ça dans la vie. Je n’aime pas me limiter. Raison pour laquelle, je cherche à faire un peu de Rock and roll tout en ayant un esprit Hip Hop. D’ailleurs, ça m’étonne que d’aucuns disent que Carlou est tout sauf un rappeur. »

Faisant suite à ses deux premiers albums, « Séédé » et « Weeru Waay », sortis respectivement en 2004 et 2006, un troisième opus « Ndèye Dior » vient confirmer Carlou D dans son style musical qu’il veut innovant et original. Ce genre musical qu’il dénomme « musikr », se définit comme « une musique spirituelle qui exprime la foi, mais pas celle aveugle ». Ce néologisme, « Musikr », résultant de la jonction des mots musique et « zikr » (invocation de Dieu), suggère une expression musicale purement « carloudienne ». « Baye Fall » et fier de l’être, Carlou D explique vouloir incarner un nouveau style de musique qui vient non pas pour s’imposer, mais pour s’ajouter aux autres styles musicaux existant au Sénégal, tels le « mbalax », le hip hop et autres.

« J’adore chercher. Ne pas avoir de limite musicale, c’est ce qui m’a poussé à créer un style nouveau », a expliqué le rappeur qui, parallèlement, vient de mettre sur le marché un nouvel album intitulé « Ndèye Dior ». Se présentant comme un incompris, Ibrahima Loucard a comme « plus grand rêve », se faire comprendre de ses compatriotes. « Franchement, la majeure partie du public sénégalais n’arrive pas à comprendre ce que je veux leur faire comprendre », s’est-il désolé. Mais que veut-il bien faire comprendre au public ? La réponse fuse : « qu’il n’y a pas mieux que de rester soi-même ». Autre expérience artistique à l’actif de Carlou D, c’est sa participation à l’Opéra du Sahel. Il y joue un des personnages de « Bintou Wéré, un Opéra du Sahel », premier opéra fait par des Africains qui sera présenté en octobre 2007 à Paris. Bintou Wéré, interprétée par la soprano malienne Djènèba Koné, est une jeune femme qui dirige un groupe de jeunes africains décidés à émigrer vers l’Europe. Carlou D. y incarne, en ténor, un passeur du nom de Diallo. « Un personnage méchant, carrément différent de moi » dans la vie, précise-t-il. Mais « un honneur de participer à un tel projet ».

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