CARLOU D : « il n’y a pas mieux que de rester soi-même »

Mine blafarde, voix rauque, Carlou D, 28 ans, qui s’est « réveillé tôt », semble avoir du mal à retrouver son tonus en cette matinée ensoleillée. Mais, ceci n’aura pas empêché Ibrahima Loucard, de son vrai nom, emmitouflé dans un bogolan comme pour réaffirmer son identité « noire » qui fait de lui un « hip-hoppeur », bonnet noir couvrant ses dreadlocks de baye-fall, de cracher ses vérités. Lors d’une interview accordée au journal Le Quotidien, Carlou D, nous reçoit dans le salon cossu de son appartement sis aux Maristes, revient sur son nouveau style musical, les tumultes de sa carrière, ses relations avec son père, et porte un regard sceptique sur la situation du pays.


Vous venez de sortir un nouvel album Ndèye Dior avec un nouveau style musical appelé Musikr. Manifestement vous vous démarquez de plus en plus du rap. Non. Je pense que c’est une suite logique par rapport à mon style, à mon concept du début. J’ai toujours été béneen vibes, c’est-à-dire un autre style, une autre vibration. J’adore chercher. Ne pas avoir de limite musicale et c’est ce qui m’a poussé à créer un style nouveau que j’appelle Musikr qui n’est rien d’autre qu’une jonction entre la musique et la philosophie qui mène à l’action, c’est-à-dire le zikr. Pas le zikr des baye fall dans le sens musical, des xassaïdes. C’est juste la philosophie que je veux coller à notre génération, par rapport à mon travail, la musique. Essayer de conscientiser. Que ma musique soit censée.

Est-ce que Carlou D a rompu avec le rap ? Comme je viens de le dire, c’est une suite logique. Le rap est une branche dans le mouvement hip-hop. C’est un style de musique. C’est le fait de chanter avec les paroles articulées dans un rythme accéléré. Mais bon l’idée (hésitant)…, je suis hip- hop, je le resterai toute ma vie. Le simple fait d’être noir fait de moi un hip-hoppeur et vous aussi. C’est la génération black, c’est la dernière porte de tous les Noirs du monde. Je suis hip hoppeur. J’ai juste changé de style. C’est dû à l’expérience acquise avec l’Opéra du Sahel. J’ai un peu évolué musicalement

Qu’est ce qui vous a poussé à devenir Baye Fall ? J’adore Mame Cheikh Ibra Fall. C’est mon guide, c’est ma référence. Je me sens vraiment à l’aise dans le fait d’être baye-fall. Le baye-fall, ça peut être le chrétien, ça peut être le bouddhiste. C’est une philosophie, ça va au-delà de l’adoration de Dieu. Toute personne bien, honnête, simple, pas du tout compliquée, pour moi est un baye-fall. C’est comme ça que je conçois l’idée de baye-fall.

Vous en êtes à votre troisième album. Est-ce qu’on peut dire que ce dernier album signe votre maturité ? Oui, musicalement, il y a une maturité. Franchement. J’ai eu à côtoyer pas mal de musiciens expérimentés, instrumentistes ; de grands chanteurs m’ont conseillé, m’ont aidé à trouver ma voix. Cet album, c’est l’album tant attendu. C’est ce dont j’ai toujours rêvé. Avoir des moyens d’inviter mes musiciens préférés, de réaliser un album qui est d’un niveau très high (élevé).

Justement dans cet album, vous avez fait un featuring avec Idrissa Diop. Quels sont vos rapports ? Idrissa Diop je l’ai connu ici au Sénégal, il y trois ou quatre mois maximum. J’ai été à une de ses soirées au Just 4 U. Il m’a invité sur scène. On nous a mis en relation. Je lui ai expliqué que j’adore beaucoup ce qu’il fait, comme beaucoup de jeunes sénégalais, du fait qu’ils représentent, Wasis Diop et lui, un moment de la musique. Ils représentent le Sénégal un peu partout dans le monde. Franchement, je lui ai fait comprendre que j’adore ce qu’il faisait. Et c’est à la suite de cela qu’il m’a invité sur scène. Lorsque je suis monté, il était surpris, à cause peut-être de ma voix, ma technique et tout. Il a tout de suite adoré. Par la suite, je lui ai proposé de venir participer à mon album. Il a accepté. C’est comme ça que cela s’est passé.

Vous avez été produit par une fondation du royaume des Pays-Bas. A quand remonte cette relation ? La connexion s’est faite depuis 2006 par le biais de l’Opéra du Sahel. J’étais l’acteur principal de l’Opéra qui était basé au Mali. Nous avons répété pendant un an. Cet opéra a été produit par Prince Claus (la fondation). Ensuite, nous avons eu de bonnes relations. Je leur avais demandé de produire mon album, ce qu’ils ont accepté. Je rentre d’ailleurs des Pays-Bas où j’ai assisté à leur Prince Claus Awards 2008. Franchement, ils m’ont apprécié. Je ne sais pas pourquoi, il y a ce qu’on appelle la discipline. J’ai toujours voulu rester positif pour représenter le Sénégal dignement. Nous étions nombreux (dans l’Opéra du Sahel) venant de différents pays d’Afrique. Donc, représenter le Sénégal, c’était important pour moi. Avoir un comportement exemplaire durant un an, ce n’est pas un mois. Ensuite, je leur ai proposé de m’aider un peu dans ma carrière solo . L’Opéra était une découverte et j’ai beaucoup aimé. Je ne regrette absolument rien.

Quelle tournure voulez-vous donner à votre carrière internationale ? Je suis en train de négocier un contrat avec un producteur basé à Londres qui veut sortir l’album d’ici deux à trois mois. Nous sommes en train de voir comment sortir l’album.

Qui est le producteur ? C’est un Sénégalais basé à Londres. Il s’appelle Doudou Sarr. C’est en même temps mon manager au niveau international. Il m’a dit qu’il a eu des contacts par rapport à cet album qui vient de sortir au Sénégal Ndèye Dior. J’ai été à Londres le 16 du mois passé pour présenter l’album devant de grands musiciens et ils ont beaucoup apprécié. Cela nous a permis de côtoyer de très grands messieurs du milieu.

On remarque que votre staff au Sénégal est constitué de votre épouse et des amis. Pensez-vous pouvoir atteindre vos objectifs sans une équipe de professionnels ? Chaque chose à son temps. Ma femme, je ne peux pas dire qu’elle n’est pas professionnelle bien que la fonction de manager ne soit pas son métier. Mais bon, il faut se dire que le système ne nous impose pas d’avoir des managers professionnels pour évoluer ici. Je ne dis pas que c’est facile de gérer une carrière au Sénégal. Mais, il n’y a pas tellement de chose à faire au Sénégal. C’est un peu gérable. Elle fait son boulot, elle est chef comptable. Elle m’aide un peu. Elle ne me manage pas à 100%. Elle ne peut pas laisser son boulot et se concentrer sur ce que je fais. Ce n’est pas possible. A chaque fois que j’ai des trucs à signer, des contrats, elle m’aide à gérer tout ce qui est administratif.

Le mouvement hip-hop connaît actuellement une sorte de léthargie par rapport aux années 90, où, l’on avait une effervescence autour des groupes comme le Pbs, le Daara J. Il n y a plus de spectacles, les producteurs se font rares. Que se passe-t-il selon vous ? C’est qu’on n’a pas…Je profite de l’occasion pour remercier Pbs, Daara J qui sont nos frères. Ils se sont imposés pour en arriver là. Mais, peut-être, ils ont pris le bon chemin, c’est-à-dire d’accepter qu’on soit Sénégalais, qu’on soit Africain, même si on « kiffe » le hip-hop, on doit tout faire pour avoir un style propre. C’est beau de faire la musique comme les Américains, mais c’est encore mieux si on essaie d’imposer notre culture, c’est-à-dire, impliquer les instruments traditionnels. Ça c’est plus difficile.

Quel est l’avenir du rap au Sénégal ? C’est un avenir prometteur parce qu’on voit maintenant que tous les groupes essaient de musicaliser le rap. Ils essaient de former un orchestre. Ils essaient de mettre des instruments traditionnels dans ce qu’ils font. C’est un bon signe Mais il y a aussi la problématique du téléchargement des sons qui limite la vente des albums. Ça c’est un problème mondial. Nous avons du souci avec le téléchargement, la piraterie. Avec la technologie, il y a des côtés positifs tout comme il y a des côtés négatifs. Le côté négatif, c’est qu’il nous empêche de vendre nos cassettes. Ça devient encore plus difficile. Tout ce qui reste à faire, c’est d’organiser des spectacles avec des groupes de live, améliorer la scène. C’est tout ce qui peut nous permettre de nous nourrir de notre art.

Vous avez formé avec Didier Awadi et d’autres, le Pbs Radikal, mais vous avez fait long feu. Racontez nous cette expérience ? J’avais sorti en 2002 un single, je crois, et qui passait à la télé. C’est à ce moment que Awadi(Didier) m’a vu et m’a contacté. Il m’a demandé de venir travailler avec eux. J’ai accepté. On a commencé à travailler, tout s’est bien passé. Nous avions représenté les Sénégal un peu partout dans le monde. Nous avons fait pas mal de dates. Mais on est arrivé à un moment donné où Didier Awadi a pris son chemin. Ensuite, il a remporté le Prix Découverte Rfi, je me suis dit voilà, je vais le laisser gérer sa carrière solo. Cela m’a aidé à faire également ma carrière solo. Donc, c’était le choc des ambitions et cela s’est passé tout naturellement. On garde toujours des relations vraiment positives. Maintenant, professionnellement, chacun gère sa carrière Carlou D est connu aussi pour ses talents de danseur. (Nostalgique) C’était la mouvance de I got the power des années 90. J’ai toujours aimé la danse. C’est en 1997 que j’ai intégré le groupe Navajo. En 2002, j’ai remporté la coupe aux Oscar des vacances. Par la suite je me suis dit que je ne vais pas m’arrêter à la danse. Je vais créer ma propre musique. Ce qui m’a poussé à composer les premières maquettes. Comme tout début, c’était difficile. Et voilà,… Jusqu’à présent, je danse avec mes amis avec qui j’étais dans le groupe.

Parlez nous de votre enfance. Moi je viens de fêter mes 28 années. Je suis très jeune dans le mouvement hip-hop. Je suis né au quartier Usine Ben Tally. J’ai grandi à la Patte d’Oie. Après la Patte d’Oie, comme mon père est un homme de loi -il était douanier- on bougeait un peu partout. On a fait Pikine, Thiès, Diourbel, Kaolack, Mbour. Je n’ai pas duré à l’école. J’ai arrêté les études en classe de 4e secondaire. Je sentais vraiment l’obligation de quitter l’école et commencer ma musique. J’étais vraiment tenté. Je n’arrêtais pas d’écrire. J’avais les mains qui chauffaient. Franchement, il fallait que j’arrête l’école, il fallait que je m’exprime et que sorte tout ce que j’avais dans le cœur. Au fur et mesure, je me suis dit : « Ça c’est mon chemin. »

Cela n’a pas été facile avec les parents… Comme avec n’importe quels parents. Surtout mon père. Mon papa n’était pas du tout d’accord. Ma maman, elle, me connaît très bien. Elle n’arrêtait pas de me conseiller et de m’encourager. Elle m’a dit : « Si c’est ce que tu veux, vas-y ! Mais, il faut vraiment être sérieux dans ce que tu fais. C’est ton boulot, ton avenir. Tu dois gérer ta vie, donc vas-y. Moi, je te fais confiance. » Cela m’a boosté.

On sait que vous vous êtes réconcilié avec votre père après une longue période de brouille Aujourd’hui, quel type de relation entretenez-vous avec votre père ? Je sais que cette question va revenir, encore et encore, je dirais tout le long de ma carrière musicale. J’ai débuté avec ça. Il s’agit d’un énorme point pour moi qui aurait un côté positif et un côté négatif. Dans mon premier album, il y avait un morceau qui s’intitulait Gangster dans lequel je racontais ma propre vie. Ce que j’ai vécu dans ma propre maison avec mon propre père. C’était une histoire très très difficile, même à raconter. Je ne veux même pas parler de ça. Mais bon, ça s’est très bien passé maintenant entre mon père et moi. C’était un cri du cœur. Il fallait que je sorte ce qui était en moi, ce qui me blessait, ce qui me chauffait le cœur. Je tenais vraiment à le crier haut et fort : Dangay marre quoi ! (Y en a marre). Ce que je vivais était vraiment pénible. C’était une manière de me défendre parce que l’unique arme que j’avais, c’était ma voix. J’essayais de joindre mon père dans des moments difficiles, ce n’était même pas possible. Quand j’ai eu la chance d’être musicien, de prendre le micro, d’enregistrer et que cela soit diffusé dans toutes les radios, les télés, c’est sûr que mon père va entendre cela. C’était un moyen de lui faire comprendre ce que je vivais, ce que je n’osais pas lui dire en face. C’est une histoire qui m’a beaucoup, beaucoup marqué. Je ne l’oublierai jamais. Voilà, aujourd’hui, c’est fini, il ne reste plus rien.

Est-ce que vous vous voyez ? On se voit. On s’appelle. Il m’a appelé il y a 48 heures. Je rentrais de Ziguinchor, j’étais de passage à Kaolack, je l’ai appelé. Il m’avait demandé de passer le voir. Malheureusement il n’était pas là. Il était à Tambacounda. Donc, ce n’était pas possible de le voir. Quand est-ce que vous vous êtes marié ? Il y a deux ans, bientôt trois ans. Nous avons une fille qui porte le nom de ma maman (Ndèye Dior).

Comment avez-vous connu votre épouse ? Est-ce que c’était une de vos fans ? Oui, ça a commencé par J’adore ce que tu fais. Mais, elle était à Paris à ce moment-là. Elle étudiait à Paris. Elle m’a appelé. Elle a tout fait pour m’envoyer son numéro de téléphone. Je l’ai appelé. Ça s’est passé naturellement. Lorsqu’elle est revenue à Dakar, elle a tout fait pour me voir chez moi. C’est une femme que je respecte beaucoup. Ce qui m’intéresse en elle, c’est une yaye-fall. Voilà.

Quel regard portez-vous sur la crise sociale actuelle au Sénégal Je pense que la crise est mondiale. Ce n’est pas que nous, sincèrement. Je ne suis pas politique, mais je crois que c’est juste un manque de confiance. Ça remonte aux années 60. Des bêtises qui ont été faites et qui retombent sur nous. On assume et on essaie de s’en sortir. Si chacun essayait de trouver une solution, on allait s’en sortir. On constate que le peuple souffre, au moment où ceux qui nous gouvernent se crêpent le chignon. Il y a un problème, franchement. Je ne suis pas politique, encore une fois. Je me dis que les politiciens qui se prennent pour des superstars, ils n’arrêtent pas de passer à la télé, chacun voulant « clasher » l’autre. Si eux, ils ne donnent pas le bon exemple, je pense qu’il y a un vrai problème. Il ne faut pas qu’on se laisse entraîner, c’est-à-dire suivre cette mouvance. Ce n’est pas nous. Nous ne sommes pas éduqués comme ça. Nous sommes des Sénégalais. Le système colonial nous a beaucoup porté préjudice. Il faut que nous soyons nous-mêmes. Il y en a qui le sont déjà, mais la majeure partie ne réfléchit même pas comme ça. Ce peuple sénégalais n’est malheureusement pas très bien (hésitant), je ne sais pas comment vous l’expliquer. Ce sont des ignorants. Voilà. Ils ne comprennent pas ce qui passe. Comment régler la situation. Aucun des leaders politiques n’est vraiment capable de nous sortir de cette situation. De nous trouver une porte de secours. Chacun essaie, comme je l’ai expliqué dans mon premier album, Ku thioop, dioxsa morom mou thiop.

Que pensez-vous de l’élection d’un noir, en l’occurrence Barack Obama, à la tête de la première puissance du monde ? Ce n’est pas Barack Obama qu’il faut féliciter. C’est le peuple américain qu’il faut féliciter. C’est tout le peuple américain qui présente ses excuses par rapport à tout qui s’est passé ces dernières années, par rapport surtout aux conneries (sic) de Gorge Bush. Il faut que le racisme entre blanc et noir cesse. C’était le rêve de Martin Luther King.

Quel est votre plus grand rêve ? C’est d’arriver à me faire comprendre des Sénégalais.

Vous pensez que vous êtes un incompris ? Oui. je pense que je suis un incompris. Franchement, la majeure partie du public sénégalais n’arrive pas comprendre ce que je veux leur faire comprendre.

Qu’est-ce que vous voulez leur faire comprendre ? Qu’il n’y a pas mieux que de rester soi-même.

Source : Le Quotidien

Du hip hop à l’opéra, une voix dans l’air du temps

Il a réussi à se faire une place de choix dans le cœur de nombre de férus de rap qui l’adorent pour son style particulier, c’est Ibrahima Loucard plus connu sous le nom de Carlou D. Son style musical emprunte plusieurs genres dont les chants religieux. Ancien danseur reconverti dans la musique, à 29 ans, ce musicien d’origine bissau guinéenne a produit trois albums dont le dernier « Ndéye Dior » a été lancé hier à Dakar.

Il est arrivé à l’heure convenue pour le rendez vous. Avec ses dreadlocks et son accoutrement assez original, Carlou D, Ibrahima Loucard de son vrai nom, nous accueille dans la pure tradition mouride, dans les locaux du studio « Ethnik » de Sidy Samb sis aux Hlm grand Yoff.

Habillé d’une tunique traditionnelle de couleur blanche, il a au cou une écharpe, un chapelet et une effigie de son guide spirituel, Mame Cheikh Ibrahima Fall, disciple de Serigne Touba, fondateur de la confrérie des Mourides au Sénégal.

A travers sa tenue, le jeune rappeur longiligne affiche son style Baye Fall. Peu loquace, il n’arrive même pas à fixer son interlocuteur. Une timidité qui ne l’empêche pas de mener avec une certaine réussite, sa carrière d’artiste. En effet, lors de ses prestations, il est une vraie bête de scène.

De la danse à la musique en passant par l’opéra et la publicité, Carlou s’est forgé une notoriété. Malgré son nom de famille assez singulier, le jeune rappeur est Sénégalais. Mais, il porte le nom d’un ethnie minoritaire : les mankagnes qui vivent au sud du pays (Casamance et en Guinée Bissau). Ce nom est donc d’origine bissau guinéenne. Né à Dakar, un 13 décembre 1979, il a fréquenté l’école jusqu’au collège. En 1995, il quitte définitivement les bancs au profit de la musique qui l’a toujours fait rêver.

Déjà, à l’âge de 12 ans, il avait senti des dispositions pour la musique. Avec une belle voix, une inspiration certaine et d’énormes sacrifices, il a su réveiller le génie musical qui sommeillait en lui. Quand l’occasion se présentait, il n’hésitait pas à taquiner la guitare acoustique. Petit à petit, il a réussi à l’amadouer. En même temps, il développe une folle passion pour la danse. Avec le groupe « Navajo NBA » il remporte en 2002, le prix de la meilleure chorégraphie à Oscar des vacances. Avant cette consécration, Carlou D avait enregistré une première maquette solo en1998.

Après ce test musical réussi, il intègre le Positive Black Soul Radikal (PBS). Aux côtes de Didier Awadi et Baay Souley, il se fait connaître et parfait sa formation. « J’ai appris plein de choses en sus des tournées nationales et internationales. Ils m’ont donné la chance de montrer ce que j’avais dans le ventre. Musicalement, comme moralement. Ils m’ont conseillé sur pas mal de trucs. Aujourd’hui, ce sont ces conseils qui m’ont permis de gérer ma carrière dignement et d’évoluer. Je leur dois une fière chandelle », dit-il reconnaissant.

Je n’aime pas être limité musicalement

Au fil du temps, une autre passion s’est réveillée en lui : l’opéra. Grâce à sa belle voix, il s’est lancé dans cet autre style de musique. Il a réussi à se faire une place dans le premier opéra africain « Bintou Wéré », un Opéra du Sahel , fait par des Africains et présenté au Mali, à Paris puis à Amsterdam. Il y incarne le rôle d’un passeur du nom de Diallo. Un personnage très sévère qui tranche avec sa vraie nature.

Une expérience que le rappeur explique par sa curiosité et son désir de faire de nouvelles découvertes. « Je n’aime pas être limité musicalement, je cherche un peu partout. Donc, je touche à tout, de la variété au hip-hop et jusqu’à l’opéra. » Réputé pour ses beaux tubes et son style musical assez particulier, Carlou est aussi admiré par sa famille et par ses fans pour son charisme, sa gentillesse, son franc-parler, sa générosité et sa foi. Ce « bayfal », disciple incontesté de Serigne Touba, est fortement enraciné dans les valeurs du mouridisme. « C’est quelqu’un qui sait dissimuler ses sentiments. Il n’a jamais d’altercation avec ses amis », confie son oncle paternel, Alioune Badara Loucard qui affirme que son caractère est hérité de sa tendre mère Dior Diop, arraché très tôt à leur affection. « Il a été éduqué dans le sens de la responsabilité et du respect de son prochain. Je dirai même que nous sommes tous éduqués de la sorte », ajoute la grande sœur Kiné qui précise qu’ils ( son petit frère et elle) ont pu combler le vide laissé par la disparition de leur maman, grâce à la présence et au soutien de Carlou D.

Rien ne laissait présager la trajectoire d’Ibrahima Loucard. Il a eu une enfance difficile. A 17 ans, il n’a plus connu la joie de vivre en famille. Un père parti sans explication. Pour l’adolescent qu’il était, c’était une épreuve qui arrivait à un âge particulièrement critique. Ce départ anticipé du père a, en effet, perturbé pendant un temps, la vie du jeune homme, pour ne pas dire toute sa vie. Ses souvenirs l’écœurent toujours. « L’ébranlement de ma famille m’a beaucoup marqué. Le fait même d’en parler et d’y penser me brise le cœur. C’est une blessure qui me suit jusqu’à présent », confesse-t-il avec un air triste. Le jeune homme a su trouver dans cette épreuve, une motivation supplémentaire qui a fait de lui un homme déterminé avec un sens précoce des responsabilités. Marié et père d’une petite fille d’un an, Carlou D se dit conscient de son rôle de chef de famille. C’est un tournant dans sa vie que la musique a rendu possible.

C’est d’ailleurs grâce à la musique qu’il a pu se réconcilier avec son père, en lui livrant un message poignant à travers un de ses morceaux intitulé « Gansgter ». Dans ce tube, il y dénonce la fuite de responsabilité de son père, les absences et silences paternels qui ont conduit à une sorte de « mal de vivre » pendant des années, sans oublier le chagrin provoqué par le décès de sa mère en 2004. Il voulait, explique-t-il, marquer un coup à travers ce tube, sans tenir compte des réalités africaines, ni des valeurs culturelles sénégalaises qui exigent un respect strict des parents. « Il fallait qu’il m’entende et qu’il comprenne au moins ce qui se passe chez moi, chez lui. Je n’avais pas à me limiter par rapport à tel ou tel sujet parce que je suis artiste. Je ne pense pas me permettre de critiquer négativement le gouvernement sénégalais alors que « le « gouvernement de chez moi », « le président de chez moi » déconne et je zappe », justifie-t-il.

En traitant son père de gangster, Carlou D voulait que son père sache que c’est une histoire très, très dure qu’il a vécue à cause de sa « fuite ». Chose faite, aujourd’hui puisque ce cri de cœur l’a réconcilié avec son père.

Maguette GUEYE

Source : Le Soleil

Répondre à cet article