Awadi interrogé sur la tension que vit le pays, le régime, la justice...

Dans ce contexte de crise et de vive tension où les leaders d’opinion (ténors de la musique et autres marabouts) préfèrent « la fermer » ou chanter les louanges du « roi » pour sauvegarder leurs avoirs, le rappeur Didier Awadi accepte d’élever la voix et parler au nom des moins nantis. Dans ce premier jet de l’entretien qu’il nous a accordé, ce rap­peur internationalement connu met les pieds dans le plat et assène ses vérités au régime, dont « les médiocres doivent être virés ». Awadi explique aussi pourquoi les artis­tes sénégalais préfèrent se taire ou nous servir des mbëgel à n’en plus finir au moment où le peuple a besoin de les entendre sur des questions d’intérêt vital.


Entretien avec Didier Awadi « Il y a trop de médiocres dans ce régime, il faut les virer »

Papa Moussa Lô

Didier Awadi, on ne vous a pas trop entendu vous exprimer sur la tension que vit le pays depuis quelques temps. Qu’est-­ce qui explique un tel silence ? Didier Awadi : Non, il n’y a pas de silence. On a fait un morceau qui s’appelle Wooy et qui parle de la crise, de la vie chère et de la décep­tion des gens. C’est un single qu’on a donné dans les radios. D’ailleurs, le jour de la marche (Ndlr : marche des journalistes), les radios l’ont beau­coup passé. Moi, j’ai essayé de don­ner ma parole, si elle passe dans le vide, c’est un autre débat.

Mais on vous avait plus entendu quand il y avait le débat sur la signa­ture ou non des Accords de partena­riat économique (Ape). Vous n’avez pas l’impression d’avoir beaucoup plus fait à l’époque ? Non, je n’avais pas beaucoup fait à l’époque, mais vu que la Rts (Radio télévision sénégalaise) avait, à cet effet, le relais, il y avait donc au niveau télévisuel un impact direct. Sinon, on reste égal à nous-mêmes. Sur chaque problème, on s’exprime, chaque fois qu’on le pense néces­saire. Maintenant est-ce que ce qu’on dit est relayé ? C’est autre chose. Est-ce qu’on nous tend le micro ? C’est un autre débat. Est-ce qu’on a intérêt à nous tendre le micro ? C’est un autre débat. Est-ce que la presse va vers l’autre informa­tion ? Parce qu’aujourd’hui au Sénégal, il y a l’information et il y a l’autre information...

Qu’appelez-vous l’autre informa­tion ? On a remarqué que depuis les élections, il y a beaucoup de radios et de groupes de pressé qui sont créés et qui sont proches du pouvoir. Je pense que ça rend flou le discours démocratique...

Vous remarquerez avec nous que, généralement, les artistes sénéga­lais, en tout cas les plus grands, ne s’expriment jamais quand on s’y attend le plus et nous proposent souvent des morceaux d’amour. À votre avis, qu’est-ce qui explique cette attitude ? Je ne suis pas spécialiste. Mais je pense que cette attitude est peut-être liée à la culture générale de l’individu qui s’exprime dans sa chanson, à la culture politique de l’artiste, à son courage politique parce qu’au­jourd’hui ils ont tous l’impression que si vous vous exprimez contre le gou­vernement, on vous ferme les portes, on va vous battre, on va vous donner des marteaux. Donc, il y en a qui ont peur et qui se disent : « moi, je n’entre pas sur ce terrain, puisqu’on risque de retrouver des marteaux. » Ainsi, ils pré­fèrent se taire et je pense que chaque fois qu’ils verront qu’un journaliste se fait taper, qu’un leader d’opinion va à la Dic (Ndlr : Division des investiga­tions criminelles), ils s’exprimeront de moins en moins. Je pense que c’est lié à une peur générale. Et il n’y a pas que les artistes. Il y a beaucoup de gens qui ont envie de s’exprimer, mais qui ont peur pour leur santé, pour leur physique. Il y a les agressions qui sont là. La justice sénégalaise est ce qu’elle est, donc les gens ont peur. Moi, je suis mal placé pour dire aux gens : « Exprimez-vous ! » Je prends mes responsabilités, mais je ne pourrais pas dire à quelqu’un : « Vas-y, fais comme moi ».

Est-ce le propre d’un artiste de se taire quand ça ne va pas ? L’artiste, c’est comme le citoyen lambda. Il y en a qui seront pour, il y en a qui seront contre, il y en a qui seront neutres et l’on se doit de res­pecter cette neutralité. Un artiste n’est pas un justicier, non plus. Et il n’y a pas de raison que lui se mouille si le reste du peuple ne se mouille pas. Quelquefois, on est bien conscient que si jamais un jour, on est dans la merde, il n’y aura per­sonne pour nous apporter des bana­nes ou des oranges.

Est-ce que ce n’est pas parce que les ténors de la musique sénégalaise se prennent surtout pour des griots plutôt que des artistes au sens noble du terme ? Les ténors de la musique, comme vous dites, ont souvent peur qu’on leur envoie les impôts et qu’on les fatigue. Ils disent : « Mon frère, je ne rentre pas dans ce débat-là. Toi tu es courageux, mais moi, je ne rentre pas dedans parce qu’on va m’envoyer les impôts, on va me créer des problè­mes. » Donc, il y a une forme de pres­sion qui est là et qui ne dit pas son nom et qui fait que les ténors la fer­ment à l’approche des élections. Chaque fois qu’il y a une crise, ils préfèrent la fermer plutôt que de se retrouver avec des problèmes d’ordre financiers ou qu’on vienne fouiller dans leur comptabilité. Mais quel­quefois, les gens n’ont pas besoin de pression, ils ont peur. C’est un cou­rage de pouvoir s’exprimer. Et c’est dommage qu’on en arrive là. Mais en même temps, je combats certains grands qui protègent leurs avoirs : Mais en même temps, je pense que l’histoire retiendra qui a osé se mouiller et qui n’a pas osé se mouiller, qui a envié de rentrer dans l’histoire, de participer à l’histoire ou bien qui va être seulement specta­teur de l’histoire. C’est comme dans la société civile, c’est comme dans le journalisme. Combien de journalis­tes sont dans des presses, aujourd’hui, téléguidées ? Quand il y a des vrais problèmes, ils nous ser­vent autre chose. Ce n’est pas un pro­blème propre aux artistes :

C’est qu’en fait, les artistes séné­galais se glorifient un peu d’avoir arrêté leurs études peut-être en 4e ou au Cm2 parce qu’ils avaient des aptitudes, le plus souvent vocales, pour faire de la musique. Ne pensez­-vous pas que cela influe sur la qua­lité de la musique ?

Moi, je pense que personne ne va se glorifier d’avoir (Il sourit) arrêté ses études en quatrième ou en cin­quième. Il faut savoir que là plupart des artistes au Sénégal viennent d’un milieu qui n’est pas forcément favo­risé. S’ils arrêtent, ce n’est pas seule­ment parce qu’ils ont du talent. C’est parce que quelquefois technique­ment, ils n’ont pas les moyens de faire autre chose que d’arrêter. Maintenant, c’est vrai que si on n’a pas un niveau d’études, niveau de compréhension du monde dans lequel on vit, on peut difficile­ment s’exprimer. Si on ne comprend pas tous les enjeux politiques, on peut difficilement avoir un avis intel­ligent. Certains manquent de culture générale ou de niveau d’études, on retombe toujours sur ce que je disais, le courage politique. Parce qu’au­jourd’hui dans la culture du griot, on chante le roi, mais on ne le critique pas. Le griot est là pour chanter le roi. Et c’est là que le rap arrive avec un autre discours. On critique le sys­tème pour qu’il avance. Le griot, lui, va préférer le chanter pour avoir des dividendes. Et comme ce régime a la réputation d’être très liquide, donc ils préfèrent être du côté du liquide.

Pourquoi alors les gens ont le sentiment que nous avons un régime liquide alors qu’on a du mal à assurer les trois plats quotidiens ? Non, ce n’est pas juste un senti­ment. Je pense que ce régime a mon­tré beaucoup de largesses à beau­coup de chanteurs, d’hommes politi­ques ou de lutteurs. Voilà ! Il y en a qui préfèrent assurer leurs trois repas par jour. Et quand on a faim, avant de penser aux autres, on pense à soi. Souvent quand ils ont faim, ils pen­sent à eux-mêmes et ils ne pensent pas à l’avenir de tout le reste. Je le comprends, c’est parce que vous avez faim que vous ne pouvez pas rester là à dire que je vais essayer de sauver les gens, alors que moi-même je ne suis pas encore sauvé. Donc, c’est peut-être cette logique qui fait que les gens agissent ainsi. Je pense qu’honnêtement, on n’a pas le droit de voir tout ce qui se passe à côté de nous et de ne pas s’exprimer, parce qu’on a peur, parce qu’on veut sau­vegarder de petits intérêts. Je pense que l’intérêt personnel doit passer après l’intérêt général, parce que si tout le monde est bien, chacun sera mieux.

Que dites-vous quand vous voyez lé régime traiter certaines person­nes de manière extraordinaire, alors que la masse qui s’était mobilisée en 2000 pour changer de régime a l’im­pression de vivre dans la même situation ou pire ? (Il hésite). Je constate les dégâts. Je pense que c’est la même déception qu’il y a un peu partout. On a tous rêvé, on a mis une porte royale à ce régime pour qu’il rentré dans l’his­toire, il a pris la porté d’à côté. Bon maintenant, on va voir ce qu’il y a. Où est-ce que ça va mener cette porté. J’ai l’impression malheureuse­ment qu’ils sont dans la porte d’à côté et il y a personne qui leur dit que là, c’est la porte d’à côté. C’est dom­mage. Je ne comprends pas pourquoi ils n’arrivent pas à se remettre en question, marquer un stop et pren­dre les gens valables de ce pays et les mettre aux commandes. Parce que si c’est pour avoir ces hommes, le Sénégal en a. Il y a des gens réfléchis, des gens d’un certain niveau.

Vous pensez donc que ceux qui nous dirigent ne sont pas valables pour être aux commandes ? Non, je pense que dans l’équipe dirigeante, il y a beaucoup de maillons fiables. [ou faibles ? Ndlr.]

Il y a une voiture de police qui a été incendiée, récemment au com­missariat de Dieuppeul, ces genres d’actes vous font-ils peur ? Pour moi c’est de la diversion.

Et qu’est-ce qui vous le fait dire ? Une intuition.

Auparavant, des organes de presse ont été attaqués par des nervis. Un ministre de la République a été cité, parce que justement il avait menacé de s’en pren­dre à ces organes-là... L’histoire devra retenir si la justice sénégalaise est à la hau­teur de ce qu’on appelle une justice. Je pense qu’ils sont devant leurs responsabili­tés. Les gens au pouvoir ont le devoir de répondre devant la justice. Les gens qui sont cités dans cette affaire doivent répondre devant la justice parce que c’est eux qui ont proféré des menaces. Ils doivent être entendus et s’ils n’ont rien fait, on les laisse tranquille. Et s’ils ont fait quel­que chose, qu’ils soient condamnés.

Etes-vous optimiste pour la jus­tice sénégalaise ? (Il oscille la tête et se repose la question). En ce moment, j’ai des problèmes avec la justice. Je vais faire une digression, ça n’ a rien à voir, mais je suis dans un cas avec une société de téléphonie de la place, qui a utilisé un de mes morceaux pour faire une publicité et depuis quatre ans, j’ai un procès en cours. Chaque fois, il a été avéré qu’ils ont bien pris ma musique, qu’ils l’ont bien utili­sée, sans m’avertir, et aujourd’hui quand on leur dit de payer, je vois la justice qui tourne autour du pot et qui me renvoie, qui me déboute d’appel en appel. J’ai moi, des raisons de douter de la justice de mon pays. Maintenant qu’on agresse des journalistes, qu’on détruise leurs locaux et que quelqu’un ait proféré des menaces sans être au moins entendu, on a du mal a croire a la jus­tice de notre pays. Mais je pense que je suis comme tous les citoyens séné­galais qui se demandent pourquoi ceux qui ont proféré des menaces ne sont pas entendus. On ne dit pas qu’on va les enfermer, mais qu’ils soient au moins entendus. C’est juste que la justice suive son cours et qu’elle soit digne. Dans un pays quand même où l’on a une tradition de justice, il ne faudrait pas qu’on vienne détruire toute cette tradition de justice, de démocratie qu’on a pu construire ensemble en 48 ans.

Ces problèmes de la justice sont-­ils liés au régime en place ? Oui ! Le problème de la justice aujourd’hui au Sénégal, c’est son indépendance. Si on parle d’indépendance, on parle du régime. C’est donc clair. On a connu des justices un peu plus équitables dans ce pays. Donc, je pense que c’est aussi lié au régime.

Vous semblez finalement regret­ter le fait d’avoir participé à installer ce régime ? Non ! Moi, je n’ai pas installé ce régime. Je crois même l’avoir dit dans un morceau, en 2000, je n’ai pas voté parce que je ne voyais personne qui répondait à mes questions. Je voyais des gens qui faisaient du show, mais personne ne répondait à mes vraies questions. Donc, par principe, je n’ai pas voté.

Finalement, vous aviez raison de vous poser ces questions mainte­nant ? je ne suis pas fier de dire que j’ai eu raison de ne pas voter. Je pense que j’étais très pessimiste, Et aujourd’hui, je le suis davantage. Est-­ce que j’avais raison d’être pessi­miste ? Oui. Je pense que comme je l’ai dit, des gens à qui on a ouvert la porte de l’histoire, ils sont rentrés, on leur dit voilà la porte et ils passent par la porte d’à côté je ne com­prends pas. Je pense qu’à un moment ; il faut savoir faire demi­ tour, virer les médiocres, prendre des bons et avancer.

Croyez-vous que le président est en ce moment capable de revenir en arrière pour virer les médiocres ? Le président Wade est le-plus-di­plô-mé du Caire au Cap, donc nor­malement il doit trouver en lui-­même des forces du changement, puisque le Sopi est son credo. Parce que les Sénégalais attendent le chan­gement. Il a promis le changement pendant 26 ans, il est temps que le Sénégalais voit le changement. Et changer ne veut pas dire en pire. Nous quand on appelait au change­ment, c’était pour le mieux, le meil­leur. Apparemment, on ne nous avait pas donné toutes clés de compré­hension de ce changement

(À suivre)

Réalisé par Cheikh S. BODIAN & Moustapha DIOP

Source : Kingsize

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