Au Sénégal, une jeunesse révoltée contre le président Wade

Pour une fois, les rappeurs et meneurs du collectif d’opposition Y’en a marre sont restés muets sur scène. Les bras croisés, ils se sont alignés, mardi 24 janvier, sur le devant de l’estrade dressée sur la place sablonneuse de la mairie de Guediawaye, dans la banlieue de Dakar. Le message est inscrit en grosses lettres rouges sur leurs tee-shirts noirs : « Y’en a marre » ou « Faux ! Pas forcé ». Leur mutisme signifie : fini le temps du rap saccadé, place à l’action contre la candidature d’Abdoulaye Wade, au pouvoir depuis douze ans.


Le vieux président (au moins 86 ans, selon un état civil approximatif) est sur les rangs pour un troisième mandat malgré une promesse oubliée de se retirer des affaires, malgré les débats acharnés sur la légalité de cette candidature qui agitent la rue, les débits de boisson autant que les bureaux feutrés des juristes.

Vendredi, le Conseil constitutionnel devrait publier la liste des candidats retenus à la présidentielle du 26 février. L’opposition refuse d’y voir le nom d’Abdoulaye Wade, en s’appuyant sur l’article de la Constitution qui, depuis 2001, limite à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs. Le pouvoir rappelle, quant à lui, que cette modification a été adoptée durant le premier mandat de M. Wade, ce qui l’exclurait du champ de la réforme.

Jamais, au Sénégal, une décision du Conseil constitutionnel n’a porté en elle une telle charge explosive. L’opposition promet de transformer en enfer le jour où sera publiée la liste si jamais les cinq juges, tous nommés par le président, valident la candidature du chef de l’Etat. Un enfer dont les flammes pourraient être attisées par des jeunes désespérés dont la conscience politique renaît, malgré la défiance que nombre d’entre eux entretiennent envers les dirigeants des partis traditionnels, pour certains trop vite et impunément enrichis, qui occupent la scène politique depuis tant d’années.

« Les jeunes ont mesuré leurs forces le 23 juin 2011 », explique Keyti, militant au sein de Y’en a marre, et rappeur « historique » de ce mouvement musical sénégalais un temps avant-gardiste en Afrique et toujours très politisé. « Ici, le rap a changé les consciences », affirme le trentenaire Keyti. Et il a parfois infléchi le cours de l’histoire, comme lors de la défaite d’Abdou Diouf en 2000 qui mettait fin à quarante ans de pouvoir socialiste au bénéfice d’Abdoulaye Wade, le libéral. Les temps ont changé. « Wade est la source de tous les problèmes », explique aujourd’hui Keyti.

Ce 23 juin, ils ont fait reculer cet inégalable renard de la politique sénégalaise, dont les multiples faits d’armes remontent au temps de son opposition à Léopold Sédar Senghor (président de 1960 à 1980), le père du Sénégal indépendant, puis dans les geôles de son successeur Abdou Diouf.

Sous la pression d’une coalition de militants de la société civile et de l’opposition, Abdoulaye Wade, le pape autoproclamé du sopi (le changement, en wolof) avait fini par retirer un projet de loi iconoclaste qui lui aurait permis, par un tour de passe-passe législatif, d’être réélu avec seulement 25 % des voix. Le président a jeté l’éponge. Trop tard. Il a dressé face à lui une large coalition contestataire regroupée sous la bannière du M23 (Mouvement du 23-juin).

Daouda Thiam, étudiant en licence de sciences politiques à l’université Cheikh Anta-Diop de Dakar (UCAD), était alors en première ligne avec ses amis de l’UCAD devant le Parlement où était débattu le projet de loi. Avec une calvitie précoce pour ses 24 ans, vêtu d’une chemise en coton bordeaux, Daouda n’a pas un look de rappeur.

Chômage endémique

Mais il se reconnaît dans leur discours. « Y’en a marre pousse les jeunes à prendre leur destin en main pacifiquement, à s’inscrire sur les listes électorales et à nous engager », avance-t-il, assis dans sa chambre universitaire où ils s’entassent à 6 dans 15 m2, et où le jeune homme ronge son frein en attendant la fin de la grève des enseignants qui paralyse l’établissement depuis trois mois. « Il y a 70 000 étudiants pour 20 000 places dans les cités, les conditions d’études sont indignes, le pouvoir en est responsable », accuse-t-il.

Personnel médical, transporteurs, éducation nationale... le front social bouillonne. S’y ajoute la pression d’une jeunesse diplômée déprimée par un chômage endémique qui les contraint à l’inaction, aux petits boulots, voire à monter dans des pirogues pour l’Europe. « Le Sénégal n’est pas la Tunisie. C’est une démocratie mais les printemps arabes sont dans les têtes », observe Keyti. « Dans ce pays très organisé politiquement et structuré par les influentes confréries soufies, tolérantes et pacifistes, ils sortent en partie du cadre. Ils peuvent devenir incontrôlables », ajoute Babacar Gueye, le directeur de l’université privée de sciences sociales de Dakar.

Et toute cette colère rentrée se concentre sur la candidature du président Wade. « Il ne doit pas se présenter et nous y arriverons », affirme Daouda en se rappelant la victoire du 23 juin.

Le M23 est coordonné par Alioune Tine, le président de la Raddho (Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme). On y trouve aussi bien des socialistes que d’ex-ministres libéraux de M. Wade tombés en disgrâce et, bien sûr, les jeunes inspirés par les rappeurs de Y’en a marre, auteurs du tonitruant morceau « Abdoulaye. Faux ! Pas forcé » dénonçant la volonté du président de s’accrocher au pouvoir et d’y promouvoir son fils.

A partir de vendredi, Daouda espère donc reproduire le miracle de juin. En face, on minimise le risque. « Il ne faut pas surestimer leur force », avertit Amadou Sall, porte-parole du candidat Wade. « Quelques milliers de personnes ne prendront pas en otage 12 millions de Sénégalais », dit-il, persuadé que la candidature de son chef sera retenue et, mieux, que le 26 février, « il sera élu au premier tour ». En attendant, la préfecture de Dakar vient d’interdire toutes les manifestations dans les prochains jours. Le campus de l’UCAD s’en moque.

Christophe Châtelot

Source : Le monde

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