Alpha Blondy, fin d’« embargo » sur la Côte d’Ivoire

Le 30 décembre, le chanteur Alpha Blondy, vedette panafricaine aux propos politiques souvent virulents, mettra fin à « l’embargo » personnel qui lui fit tourner le dos aux scènes ivoiriennes depuis les prémices de la guerre civile qui éclata en 2002.


Après six ans de mutisme en son pays, le pionnier et héros du reggae africain, qui aura 55 ans le 1er janvier 2008, revient au micro à Grand-Bassam, entre plages et lagune. « J’étais comme Pépé, le fils du chef Soupalognonycrouton dans Astérix en Hispanie : je retenais ma respiration jusqu’à en devenir cramoisi », confie en riant ce grand type au bonnet rasta qui ponctue son discours d’incessants « you know ! ».

A l’Espace Jérusalem, sur la plage d’Azuretti, Alpha Blondy convoque le peuple la nuit du 30 au festival Festa, rebaptisé Festarrr, « avec trois R, comme réconciliation, réunification, reconstruction ». Sont pressentis à Grand-Bassam le chanteur Tiken Jah Fakoly, longtemps vilipendé par Alpha Blondy pour avoir quitté la Côte d’Ivoire en 2002 et revenu en héros au pays en décembre le temps de deux concerts, mais aussi le chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, et son premier ministre, Guillaume Soro.

Festarrr, est-ce le retour de la paix ?

La paix en Côte d’Ivoire est très relative. Depuis six ans, j’ai tourné dans le monde entier, mais je n’ai pas chanté dans mon pays, où je n’ai jamais cessé de vivre pour autant. En 1998, ce fut la dernière édition du Festa. Il régnait déjà ce climat délétère d’ivoirité, il y avait eu 300 000 spectateurs et ils nous avaient donné 20 gendarmes : cela s’était mal terminé. Aujourd’hui, vu la souffrance, la douleur des Ivoiriens, je ne peux que souhaiter que la paix soit durable. Mais les esprits sont-ils suffisamment désarmés pour affronter des élections en octobre 2008 ? Y aura-t-il encore, comme souvent en Afrique, deux ou trois vainqueurs déclarés et ennemis à mort parce que convaincus d’avoir gagné ?

Dans une des chansons de votre dernier album, Jah Victory, vous attaquez le leader burkinabé Thomas Sankara, assassiné en 1987 lors d’un coup d’Etat mené par Blaise Compaoré. Pourquoi ?

Ce n’est pas Sankara que j’attaque, mais les coups d’Etat, y compris celui qui l’a porté au pouvoir en 1983. Le coup d’Etat s’apparente au grand banditisme, au braquage de banque. Ceux qui sont pleins de bonnes intentions pourront toujours vouloir combattre la grande pauvreté en Afrique, mais rien ne sera possible s’ils continuent de valider l’instabilité politique, donc économique.

Les pays occidentaux, l’ex-colonisateur, doivent cesser de légitimer des groupes de dix crétins de caserne en treillis, persuadés par un sergent ou équivalent qu’il va être facile de mettre la main sur toutes les richesses d’un pays - toutes !

Quand on observe la composition de l’Union africaine, on s’aperçoit que 90 % des dirigeants africains sont arrivés là par des voies non démocratiques. J’ai écrit dans Sankara que les frères d’armes deviennent souvent ennemis. L’équation Compaoré-Sankara ressemble au partage du butin politique. En renversant Jean-Baptiste Ouédraogo, Sankara avait ouvert la boîte de Pandore.

Qu’avez-vous pensé du discours tenu par Nicolas Sarkozy à Dakar en juillet ?

Le discours de Nicolas Sarkozy était mal élevé. Le président français s’est comporté comme un sans-gêne qui, invité, tient un discours raciste à l’égard de ses hôtes. Nous les Africains, nous nous sentons trahis par Nicolas, qui est un des nôtres, c’est un descendant de juifs d’Europe centrale. Qui casse du Nègre, cassera du juif ! Qu’il modère ses épithètes envers ces Africains qui ont tant donné à la France, et dont il dit avec mépris et ignorance qu’ils ne sont pas entrés dans l’Histoire, alors qu’ils ont été si occupés à construire votre histoire.

Nous demandons aujourd’hui que le 43e RIMa et la force Licorne, armée d’occupation, dégagent de chez nous. Nous n’avons pas besoin de cette indépendance sous haute surveillance.

Pendant la guerre civile ivoirienne, vous n’avez pas quitté Abidjan, alors que vous avez été soupçonné, à l’instar de Tiken Jah Fakoly, de soutenir le RDR d’Alassane Ouattara, leader des rebelles du nord, pour la simple raison que vous en êtes originaire.

On ne frappe pas un homme à terre, surtout quand cet homme est son pays. Mes concitoyens avaient peur, ils avaient besoin de voir des visages familiers : Alpha était là. J’ai résisté à ma façon, je n’ai pas voulu de fuite héroïque, car les Ivoiriens ont tissé ma carrière. Ma maison était aux premières loges, sur la route du commandement militaire. Comme tout héros, quand ça chauffait, je me planquais sous mon lit.

Votre premier album, en 1983, s’appelait Jah Glory. Vous y aviez créé la chanson Brigadier Sabari, description d’une opération de police musclée. Celui-ci s’appelle Jah Victory, vous y reprenez une chanson de Pink Floyd, Wish You Were Here. Est-ce un clin d’oeil ? Le reggae a-t-il gagné ?

Je reprends Wish You Were Here parce que c’est une chanson que j’ai entendue aux States quand j’y suis arrivé en 1975. En l’écoutant, je pensais à mes copains de Treichville et de Yopougon, les ghettos, les quartiers d’Abidjan. J’aime la diversité et, avec Tyron Downie (jamaïcain, ex-membre des Wailers), grand médecin en reggaelogie, on voulait sortir le reggae de son enveloppe tribale. Le reggae, c’est aujourd’hui une incroyable communauté de pensée.

Source : Le Monde

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